jeudi 21 janvier 2021

En attendant la troisième vague (5)

 Il paraît que c'est (en principe) la journée internationale des câlins. C'est râpé, pour cette année.

PUCES CÂLINES

 

Le matin au réveil, c’est dur. Avec ce putain de chat qui s’est fait greffer une puce-radar-micro-caméra connectée, tu n'as pas intérêt à tenter une approche câline de Lola – qui dort encore. Ne lui susurre même pas un mot doux. Capteur de vos infos intimes, il aurait vite fait de vous dénoncer à qui de droit (sa queue sert d'antenne). Et si ce n'était que le chat… Mais il faut te méfier de tout, jusqu'à ta machine à café instantané connectée au ministère. Et je ne parle même pas de ton smartofone portab’ !

Après le p’tit déj’, c’est pire. Tu sors de chez toi pour aller au boulot. La concierge est dans l’escalier avec son balai banalisé qui dissimule un radar de proximité. Tu lui roulerais bien une pelle gâteau parce qu'elle est sexy, toute nue sous son tablier à fleurs (et sa moustache embryonnaire, donc !) Mais ses lunettes à double foyer affichent en TriDi un message comme quoi l’ascenseur est désormais limité à un passager sans contact et surveillé par caméra vidéo connectée. Tu prends l’escalier, donc, mais gaffe : ta montre-podomètre te limite à un seul croisement à deux mètres de distance. Justement, la factrice est en train de monter. Elle est charmante, un peu myope, avec deux gros yeux bordés de cils et un décolleté dangereux. Et l'escalier aussi est sous le feu de la rampe des caméras disciplinaires. Tu baisses les yeux, tu comptes les marches.

Tu atteins sans encombre le niveau de la rue, mais le danger continue. Le terrain est aussi balisé qu’un codebarre. Sur les trottoirs, aux passages piétons, aux feux rouges, n’importe quoi est susceptible de dissimuler un détecteur de câlin masqué : le chapeau d’un passant, un pot de fleur sur un rebord de fenêtre, une boîte aux lettres… Les micro-trottoir sont partout, trottinettant allègrement. Les vélos-agents-provocateurs clignent de l'œil sournoisement (ils sont interdits aux femmes en jupe, mais ça n'empêche pas).

Pourtant, en prévention, tous les passants (a priori innocents), sont équipés d’un détecteur de microondes. Ça bippe de partout l'alerte aux puces-radar. Mais en vain : c’est trop tard, toujours trop tard. Via le SDF du coin transformé en borne wifi contre la promesse d’un repas chaud par jour, ta contredanse pour l'inévitable débordement de distance sociale a déjà été transmise aux services de la Préfecture. L’avis s’affiche déjà sur le panneau d’information face à la Mairie. La honte publique te submerge ! Simultanément, le faire-part arrive sur l’écran de ton minitel. Quand tu rentreras chez toi, télérepéré, géolocalisé, et dûment vidéoverbalisé, tu découvriras le relevé bancaire qui t’indique le prélèvement automatique de 355 neuneuros (déjà soustraits sur ton découvert autorisé) ainsi que la perte d’un point G sur ton permis de copulation mensuel.

Il faudra attendre la journée de trêve et son décret d'autorisation dérogatoire.

Mais tout cela n’est rien. Il paraît qu’en Amérique, chacun est implanté d’une puce GPS reliée par satellite géostationnaire au Pentagone, lequel a vite fait de t’expédier, en cas de rupture du jeûne câlin, un drone modèle Raptor équipé de missiles coin-coin.

 



lundi 11 janvier 2021

En attendant la troisième vague (4)

  Après une période consacrée à d’étranges cérémonies (Noyel ,novel an, commémoration du maudit 7 janvier 2015, écritures en cours), je reprends. Re-suite, donc, du « blog de confinement » du site du Chien à deux queues accompagnant l’anthologie « Anthropocène, mon amour ».

 

Les nains de jardin sortent-ils masqués ?

— Chéri, je crois qu'il y a quelqu'un dans le jardin.

— Hum…? Oui…?

— … Un nain.

— Hum… C'est normal : un nain de jardin.

— Chéri, il frappe à la porte, c'est normal aussi ?

— Ce qui serait normal, c'est de sonner.

— Mais… C'est un nain (= une personne de petite taille). Il ne peut pas atteindre la sonnette. Tu vas lui ouvrir ?

— Pas question. Y a confination, couvre-feu, tout ça. Vas y, toi.

La confination a bon dos. En fait je regarde Last men on earth. Pitch de la série : En cas de fin du monde, il y a toujours un survivant dans une cave, sinon il n'y aurait pas de film. Mais cette fois-là le cataclysme qui a éradiqué l'humanité s'est produit pendant la réunion du conclave enfermé au Vatican pour l'élection d'un nouveau pape. Cent quinze survivants : que des cardinaux. Au bout de 47 épisodes, on s'emmerde un peu.

— Chéri, il est en train de passer par la chatière. 

C'est ainsi que George entra dans notre vie. Il avait le teint rubicond et des mignonettes de rhum dans les poches. Il se présenta :

— George W. Trump.

Puis il s'installa en bonne intelligence avec Chateigne, notre chatte, avec qui il partagea bientôt non seulement la chatière mais la litière et la panière. Pas ensemble : les chattes sont des chasseresses nocturnes immorales, alors, la nuit, Georges dormait dans la panière tandis que Chateigne était en chasse au jardin. Au matin, ils se partageaient les souris et les oiseaux qu'elle rapportait.

Ils firent une portée de six chatons nains.

Tous finirent alcooliques.

 

 inédit, 2005

 

mercredi 16 décembre 2020

En attendant la troisième vague (3)

Re-suite du blog de confinement du site du Chien à deux queues accompagnant l’anthologie « Anthropocène, mon amour ».

Dépuration

Je suis au cabinet quand soudain : « Plus de papier ! »

Ce matin, à 8 h 45, j'ai chié une pendule. (Raymond Queneau en avait avalé une, lui, et l’avait offerte aux Frères Jacques pour une chanson. Mais c'était peut-être moi, en fait…) Ce n'était pas une horloge comtoise, heureusement, seulement une pendule, boîtier en laiton, socle en marbre, cadran jauni à chiffres romains. C'est passé assez facilement.  Ce qui m'a étonné, c'est qu'elle était à l'heure : j'ai aussitôt vérifié à mon réveille-matin sur ma table de chevet, à ma montre toute neuve made in France, à mon téléphone en ligne, etc. Elle était même à l'heure d'été à laquelle nous étions passés depuis quelques décennies. Après ces vérifications je suis retourné aux chiottes. Deux chiens en régule sur socle de marbre ont suivi. J'avais une garniture de cheminée complète.

Un cadeau de mon cerveau second, celui des intestins récemment découvert par la science ?

Pourtant, on n'est pas forcé d'accepter tout ce qui nous est adressé d’une manière ou d’une autre, surtout en pleine confination. Par exemple, au courrier, dans une enveloppe, il y avait un chat. Le chat ne m'aimait pas. J'ai essayé de le vendre aux puces, mais elles n'en ont pas voulu. Je l'ai foutu par la fenêtre du 5e. Il est retombé sur ses pattes et se les est cassées toutes les quatre. Au matin, les éboueurs l'ont ramassé. (Merci aux éboueurs qui font partie des "invisibles" qui restent au boulot.)

Ma chambre est toute embouquinée. (Comment en suis-je arrivé là ?) Je reste assis dans un piège face à la bibliothèque, l'air de rien, mais tous mes neurones mobilisés. (Piège ? La faute de frappe a encore frappé, dirait-on. Pourtant tout siège est bel et bien un piège, surtout quand il s'agit de s’en extraire.) Quand les livres commencent à sortir de leur contexte, je suis prêt. Ils attaquent par petits groupes. Je brandis mon coupe-papier et je n'en épargne aucun. La bataille dure trois heures.

Puis je décide de finir la soirée dans la resserre à légumes. J'emporte mon coupe-choux.

 


 

 

jeudi 10 décembre 2020

En attendant la troisième vague - 2

 

Suite du blog de confinement sur le site du Chien à deux queues pour accompagner l’anthologie Anthropocène, mon amour.

(5 avril 2020)

 

Le monde au balcon

Assis sur mon balcon entre deux poules d'eau révolutionnaires dépoilées (un cadeau de l'évêque de Marmande), j'allume un cigare, je tire trois bouffées et je le jette, à peine entamé, par dessus le bastingage. J'entends un cri. Me penchant prudemment, je constate qu'il a mis le feu au chapeau de Dolorès Quartefigue, la diva du rivage. Mais que fait-elle dehors, par ce temps de chien (à 2 q) ?

D'en bas, elle me crie :

On a enterré mon grand-père. Enfin… D'abord on l'a enterré, puis, pour mettre toute la famille d'accord, on l'a déterré et on l'a fait incinérer. Comme la tombe était encore ouverte, on y a répandu ses cendres. Et maintenant mon chapeau brûle !

— Désolé, mes condoléances, lui réponds-je du haut de mon balcon.

Je décide d'arrêter le cigare. Mais ma cigarette électronique a des fuites. J'appelle un plombier-chauffagiste. Il me transfère à un marin-pêcheur informaticien. Qui appelle sa dépanneuse Georgette. Elle refuse d'intervenir pour cause de confinement (mais qu'est-ce qu'ils ont tous, avec leur confinement ?)

J'allume la télé. C'est un débat sur ABC+ via Skype.

A est spiritualiste. Il croit à des tas de trucs improbables : l'esprit, les esprits, la transcendance, Platon, Dieu, les anges, une vie post-mortem, l’au-delà, le paradis, l'enfer, l'amour, le péché… Il est super angoissé.

B est matérialiste. Il s'ennuie un peu mais il boit des coups en terrasse avec des amis. Du moins c'est ce qu'il faisait avant les attentats des terrasses à la kalachnikov et le confinement qui s'ensuivit. Ça ne s'est pas arrangé depuis.

C est nihiliste. Ou nihil tout court : il est mort, étouffé par son masque. 

 


 

samedi 5 décembre 2020

En attendant la troisième vague…

Pendant le premier confinement, l’éditeur « Le Chien à deux queues » avait ouvert un blog sur son site pour que ses auteurs y tiennent une sorte de journal de confinement, chacun à sa manière.

Ceci pour accompagner la sortie du recueil de nouvelles (collectif ou anthologie) « Anthropocène, mon amour », 12 nouvelles de avant-pendant-après l’effondrement… vous savez, la grande bistouille en cours.

Pour ma part, participant à ce recueil, je participai aussi au blog en question avec des textes très courts qui ne sont pas vraiment un journal et qui ne touchaient que de très très loin mon vécu de confiné. Un dizaine publiés, et des réserves. Et comme nous sommes dans un deuxième plus ou moins confinement en cours, c’est l’occasion de donner une nouvelle vie à ces déconnages légèrement paranoïdes… et sans doute des suites.

Murmures dans des chambres lointaines

J'ai volé la clé de la prison. On m'a arrêté pour vol. On m'a mis en prison. J'aimais bien mais je n'y suis pas resté  : j'avais la clé. J'ai préféré m'enfermer chez moi.

Je mets de l'ordre. J'avais un tableau qui traînait, une peinture silencieuse. Je l'ai mis dans un cadre et je j'ai accroché au mur. Le cadre est resté accroché, le tableau est tombé. Je l'ai brûlé : un tableau qui ne tient pas au mur ne mérite pas de vivre.

Il y a des gens qui prient face à un mur et y insèrent des messages à leur dieu. Il y a des gens qui passent à travers les murs pour voir ce que font les voisins quand ils sont tout nus. Moi, c'est plutôt pour voir dans les murs : passer la tête dans le mur pour voir les poissons volants, entrer dans le plancher pour frayer avec les baleines, et plus bas, sous la chape de béton, discuter avec les squelettes enracinés.

Pour me changer les idées, de temps en temps, je regarde par le trou de la serrure.

Je vois un œil.

Ou bien je vais à la fenêtre, j'observe le parking. On a oublié un bébé dans la voiture en plein soleil. Il a explosé.

Au bout du parking, j'aperçois la dernière cabine téléphonique avant la fin du monde. Ma voisine obèse Clafounette Devisu s'y confine à grand peine. Depuis qu'on lui avait supprimé son téléphone portable pour cause de micro-ondes néfastes, elle vivait dans la cabine en question. Mais elle n'a pas d'attestation purgatoire sur elle – comment rentrer à la maison ? Les passants lui jettent des pièces (les petites pièces rouges de 1 ou 2 cts).

Une autre fois, je parlerai des chiens (peut-être).

(29 mars 2020)

 

Les dessins proviennent d’époques précédentes, quelques inédits et des publications dans Barricade, Zélium ou Psikopat.

dimanche 1 novembre 2020

CIMETIÈRE

Je marche dans un vieux cimetière. J'aime bien. Les cimetières, c'est tranquille. Les habitants se tiennent coi et les pierres restent immobiles. Usées, les pierres, très vieilles. Ici, rien du XXe siècle avec ses marbres total kitsch. Ici, du calcaire ou du granit plus ou moins sculpté selon les traditions de symétrie, et corrodé par le temps. Et puis les cyprés. Immenses, qui font une ombre épaisse et froide. J'avance au hasard, sans aucun but : je ne connais personne ici. Je lis en passant quelques épitaphes sur les stèles. Rien de passionnant. J'enlève mes lunettes, ça me repose les yeux et ça me laisse dans un léger flou quelque peu planant.

À un moment, quand même, je rencontre quelqu'un. Une jeune fille en bas bleus assise sur une tombe et qui lit. Au son de mon pas sur le gravier, elle lève la tête. Je ne veux pas la déranger, je passe en lui adressant un vague signe de tête, comme je soulèverais mon chapeau si j'en portais un. Je continue donc le long de l'allée. Me voilà un peu gêné, maintenant. J'ai l'impression qu'elle me suit du regard. Ça n'a rien d'étonnant, elle se croyait seule, j'ai rompu son intimité. Je peux imaginer que la tombe sur laquelle elle est assise est importante, pour elle. Sa mère, peut-être. Je me rappelle qu'une certaine Mary Wollstonecraft Godwin, au XIXe siècle, adolescente, venait lire sur la tombe de sa mère qu'elle n'avait connue que onze jours. Pas connue, donc. Et que son amoureux Percy Bysshe Shelley venait la rejoindre là, au cimetière. Romantique en diable.

Maintenant, un peu plus loin, comme par hasard, je découvre un type assis sur une autre tombe. Il ne lit pas, lui, il écrit. Il porte les cheveux longs et une redingote.  Pourquoi pas une plume d'oie pour écrire, aussi ?! Il y a quelqu'un qui se fout de moi, par ici.

À ce moment là, l'obscurité tombe. Pas la nuit, non, l'obscurité. Comme si on avait coupé le courant. Qui ça "on" ? Je sais pas… Quelqu'un quelque part, Monsieur ou Madame EDF. Ou une centrale qui a sauté, un Boeing qui est tombé sur un transfo, un barrage qui a cédé, une éolienne qui s'est envolée. Bref, il fait noir. Maintenant, "Mary" ne peut plus rire [correction : lire. Rire, elle peut, si elle veut, même si le lieu s'y prête mal.] Et "Percy" ne peut plus écrire de poème romantique, sauf s'il a une bougie sur lui. Moi-même, comme j'étais en train de marcher tout droit je me prends le mur du fond en pleine face.

Bon. Je fais demi-tour et je repars dans l'autre sens. Je marche droit, le plus droit possible. Le son de mes pas sur le gravier de l'allée m'aide, mais c'est tout. J'ai dit que ce n'était pas la nuit, mais l'obscurité, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de zones plus ou moins sombres, de silhouettes des cyprès qui se détacheraient sur le ciel ni d'obscure clarté qui tomberait des étoiles. Il n'y a rien. Black-out absolu. Comme si j'étais soudain devenu aveugle. C'est peut-être ce qu'il s'est passé, en fait, non ? Si c'est le cas, Mary peut toujours lire (à mon insu) et Shelley écrire romantiquement.

Pourtant non. J'entends une voix féminine se plaindre « Que se passe-t-il ? Pourquoi fait-il si noir ? » etc. et une voix masculine proférer des « Fuck ! » Comme j'ai une bonne mémoire topographique et l'oreille sensible aux plaintes féminines, je repère la jeune fille à quelques mètres de moi. « Ne bougez pas d'où vous êtes, Mary, parlez-moi, je vous rejoins. » Elle obéit : « Je suis là… le suis là… je suis là… » Je me guide à sa voix et tout à coup, humpf ! je me heurte à quelque chose de tendre et parfumé qui, en effet, est là. « Est-ce vous, Percy ? », émet la chose tendre et parfumée. « Non… réponds-je… Je… Oh si, oui. » J'ai soudain eu l'idée de profiter de la situation, c'est mal, je sais, et je vais vite comprendre ma douleur, parce que, au loin, une voix masculine s'époumone avec l'accent « Mary, Mary, where are you ? » Et tout près (quasiment dans mes bras) la voix féminine qui sent bon fait « Vous n'êtes pas Percy ! Salaud ! ». Et je ne vais pas tarder à me prendre un coup d'escarpin dans le tibia ou de genou dans les couilles, quand, soudain, à ce moment précis, la lumière revient. Ouf.

Mais alors, c'est l'horreur. La chose qui sentait bon s'avère être la fiancée de Frankenstein (j'aurais dû m'en douter) et l'autre, masculine, est la créature elle-même, toute mal cousue et qui me serre le cou de ses doigts couturés mais puissants et qui ne sentent pas bon du tout.

Tout alentour, les tombes s'ouvrent.

Décidément, je ne devrais pas me promener dans les vieux cimetières sans lunettes un jour de Toussaint.

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PS : Ayant travaillé longuement sur Frankenstein et Mary Shelley pour une nouvelle parue tout récemment dans le n° 67 bis de Galaxies, "L'Homme du néant", je suis resté un peu obsédé par ces personnages et leur histoire…

dimanche 13 septembre 2020

"Comment peut-on être…?", suite et fin.

 

Quand on bouscule quelqu'un sans le faire exprès, on présente des excuses.

Par méconnaissance, isolement et humour de mauvais goût, j'ai blessé des gens, dont des gens que je connais et que j'apprécie beaucoup.

J'en suis désolé et j'en demande pardon.

J'ai supprimé ce post "Comment peut-on être…?", ici sur ce blog et aussi sur FB où je l'avais partagé.

Ce n'est pas de la censure, c'est de la responsabilité.

Quant aux amis qui ont partagé mon post, je leur demande d'en faire autant, s'ils veulent bien.

Merci à celles et ceux qui m'ont alerté et conseillé personnellement, avec amitié et clarté.