jeudi 8 avril 2021

En attendant la troisième vague (9)

 

Ce sont nos nouveaux pays :

En Pangola vivent les Pangoliens et les Pangoliennes ;

En Pandémie, les Pandémiens et les Pandémiennes ;

En Covidie, les Covidiens et les Covidiennes ;

En Confinie, les Confiniens et les confiniennes.

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Aphorisme COVID :

Le monde (notre civilisation occidentale) est comme un type à vélo. Tant qu’il pédale, qu’il roule, il tient en équilibre. S’il s’arrête, il chute.

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Storyette.

Il entra dans la cabine de décontamination. Une voix annonça : «  Pendant que vous vous lavez superficiellement au gel hydroalcoolique, des radiations invisibles détruiront tous les germes dans votre corps. 

— Mais… » tenta-t-il de protester.

Trop tard. Les radiations en question ne faisaient pas la différence entre germes pathogènes et biotope faisant partie intégrante de son organisme.

Il mourut parfaitement décontaminé.

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Vie quotidienne de tous les jours.

À mon réveil je m'aperçus que je m'étais métamorphosé en cloporte géant. Il faut dire que longtemps je m'étais mouché dans mon coude en sortant à cinq heures avec la marquise. Depuis, on m’appelle Attila Coudismouch, prénom et nom courants en Hongrie et en Roumanie.

Au petit déjeuner : tasse de thé avec une tartine de confinure.

Puis sortir.

— Vous êtes en état d’attestation, me dit le flic en bas de la rue.

Rentrer. TéVue, infos : Faits divers de déconfinement prématuré. Un individu masqué braque une pharmacie et s'empare du stock de masques (sans compter les écouvillons de test nasal, les seringues et les flacons de vaxin).

Spot pub. Chaque fois que je vois une pub automobile, je me dis « Mais quand est-ce qu’ils vont comprendre ? » Stop PIB.

Le soir, film catastrophe à la TéVue : Koronaz, le virus galactique géant, étala sur sa table une carte du monde. Les yeux fermés, il abattit son index sur un pays au hasard.

Six millions trois cent soixante mille morts (sans compter les esclaves).

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Nous sommes des bonshommes de neige attendant le printemps, c'est-à-dire la fonte et la mort.

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Interruption des programmes, saison 3, épisode 9.

 


 

samedi 6 mars 2021

En attendant la troisième vague (8)

 

Bas les masques !

(Ceci n’est pas une manifestation anti-masque, juste une déconnade de blog.)

C'est emmerdant cette histoire de masque obligatoire. Si encore on était masqué façon Zorro ou Le Spirit, on pourrait se prendre pour des super-héros justiciers. Non, nous voilà tous réduits à l'état de hors-la-loi du far-west (outlaw). Alors qu'on a fait des pieds et des mains pour interdire la burka. Et alors qu'on a fait d'énormes progrès dans les logiciels de reconnaissance faciale. C'était bien la peine !

Le déconfinement a été promulgué par une de ces ordonnances dont notre médecin-gardien-chef est coutumier. Mais ils ne m'auront pas ! Je reste chez moi. Je n'irai pas traîner aux terrasses des cafés (chauffées) où on a trop de risques de se prendre une rafale de Kalash ou une chute de flèche de Notre-Dame.

Et partout dehors, jetés, ces coudes où on s'est mouché consciencieusement, ces masques dans le caniveau, à vau-l'eau, avec les mégots…

Les masques ! Les gens se sont débarrassés de la moitié de leur visage. Ils ne présentent plus que des surfaces nues, neutres. Plus de bouche, plus de nez. Deux yeux dans une face de gélatine. Disparition fantomatique.

Je ne sortirai pas.

Je surveille le palier. En collant mon oreille à la cloison mitoyenne, je perçois que mon voisin n'est pas seul. Je crois qu'il reçoit des paranoïaques. Il est coiffé en brosse et il vit sous le seuil de pauvreté. Les gens qu'il reçoit s'essuient les pieds sur sa tête avant d'entrer. (Une réunion d'hydroalcooliques anonymes ?)

Une inconnue squatte l’escalier d’incendie. Debout dans une robe décousue, elle tient des propos de même. J'ai peur qu'elle touche la poignée de ma porte dûment aseptisée. J'adresse un clin d'œil à la porte qui émet un pet soporifique en retour.

Dehors, un chien aboie.

En regardant par la fenêtre je vois que pourtant c'est presque le printemps. Le sol est aussi convivial que possible. L'herbe s'efforce de sortir de terre et les arbres de s'embourgeoiser.

Vers 3 heures du matin, je sors vérifier que tout est toujours là. Vêtu d'un jogging blanc, j'ai tout d'un fantôme (mais il est vrai qu'à cette heure-là je ne suis pas grand chose de plus qu'un fantôme). Tout est en place, les fleurs dans leurs bacs, le banc municipal sur la circulade, le micocoulier, même le merle sur sa branche. Tout est prêt à redémarrer dès que le soleil se dressera sur ses ergots.

J'en profite pour fertiliser la campagne avec tout un tas de bactéries anaérobies.

« Comme je me promenais à une heure tardive dans cette allée bordée d'arbres, une châtaigne tomba à mes pieds. Le bruit qu'elle fit en éclatant, l'écho qu'il suscita en moi, et un saisissement hors de proportion avec cet incident infime, me plongèrent dans le miracle, dans l'ébriété du définitif, comme s'il n'y avait plus de questions, rien que des réponses. J'étais ivre de mille évidences inattendues, dont je ne savais que faire…

C'est ainsi que je faillis toucher au suprême. Mais je crus préférable de continuer ma promenade. » (Emil Cioran. "De l'inconvénient d'être né".)

Pour rentrer chez moi, je frappe à ma porte. Personne ne répond, c'est normal puisque je suis dehors. Mais quand même, c'est rassurant. 

 


 

 

vendredi 19 février 2021

Et puisqu'il est question de Mars…

 

LE PETIT HOMME ROUGE

 

Il y a des traditions incontournables. Un Martien, c'est un petit homme vert, il n'y a pas à sortir de là.

Alors, quand la famille Xflyyz de Qwxxville, cité proche de l'équateur martien, mit au monde un rejeton du plus beau vermillon, ce fut un drame – familial, municipal, national… planétaire, même, puisque l'information déferla à la surface de Mars par tous les canaux. (Il faut savoir que les fameux canaux martiens étaient en fait des autoroutes de l'information.)

On appela l'enfant Ge, ce qui, en martien, signifie rouge. Les médecins et autres scientifiques, intrigués, l'examinèrent sous tous les angles. À part le fait qu'il était rouge, tout semblait normal chez lui. On compta ses os, ses muscles, ses viscères, ses neurones, qui étaient au nombre très courant de 87 874 207 318. (Les Martiens avaient un appareil pour les compter). Ses facultés motrices étaient parfaites : dès l'âge de trois mois martiens, il couimait sur quelques mètres.

La naissance de Ge, l'enfant rouge, fit naitre quelques controverses politico-religieuses. Certains virent en lui un espion "russe" (son équivalent martien), d'autres, la secte des Enfants de Phobos, par exemple, y virent l'accomplissement d'une prophétie : la naissance de "l'antéchrist" (son équivalent martien), avec annonce de la fin des temps à la clé (ce en quoi – attention : spoiler – ils n'étaient pas loin de la vérité). Les querelles s'éteignirent assez vite : au bout de quelques années, on constata que cette naissance baroque n'empêchait ni Mars ni ses deux lunes de tourner sur leurs orbites.

Pour les proches de Ge, le problème avait d'abord été le choc esthétique et moral, mais par la suite, ils eurent à affronter d'autres inquiétudes : dans un paysage où le rouge abondait, sol, rochers, montagnes, végétation – et le ciel lui-même – l'enfant pourrait facilement se perdre dans la nature et il risquait à tout instant de se faire renverser par un lévothyrex écailleux lancé au galop ou un module sol-sol dont le chauffeur ne l'aurait pas vu. Ses parents le laissèrent nu (comme tout le monde : les Martiens allaient nus sur toute la surface de la planète et en toutes saisons), mais ils tricotèrent spécialement pour lui un bonnet vert fluo à larges bords et ils l'en équipèrent, avec l'ordre formel de ne jamais s'en séparer, du moins hors de leur maison de briques rouges.

L'école fut un enfer, pour Ge. Sa bizarrerie d'enfant rouge éveillait la cruauté de ses petits camarades de classe (les enfants sont tous les mêmes…) Il était une sorte de handicapé ou de monstre, le taré à peau rouge. Et son bonnet n'arrangeait rien, question quolibets. Bien qu'il fût brillant élève, les brimades se répétaient, les moqueries fusaient, les harcèlements, les vexations… Parfois même les coups, histoire de voir si son sang aussi était rouge (il l'était). Il encaissait, année après année… et les années martiennes sont presque deux fois plus longues que les nôtres.

Vers l'âge de quinze ans, Ge craqua. En pleine déprime, du type « Personne ne m'aime », « Pourquoi moi ?! », « Mes parents sont-ils mes vrais parents ? » etc., il fugua. Il quitta son école, sa famille, sa banlieue municipale faite de petits pavillons en briques rouges. Il pénétra dans le parc national des Morts-Fonds et marcha tout droit dans les terres rouilles arides en couimant de temps en temps sur de petites distances pour ne pas laisser de traces. Il échappa aux recherches, aux crotales (leur équivalent martien), aux lévothyrex écailleux et s'arrêta dans les collines desséchées de la zone désertique B. Là, dans une vallée à la végétation xérophile rabougrie (mais rouge), il s'installa sommairement dans une grotte aux parois de rhyolite. Les brocoli-cactus et un geyser d'éthanol proche assureraient sa survie et il avait emporté sa liseuse et sa guitare (ces objets ne se nommaient évidemment pas ainsi et ne ressemblaient que de loin à ce que nous nommons ainsi, mais ça revient au même.)

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En ce temps-là, sur la Terre,

avant la découverte de la propulsion sub-éthérique Hawking,

les journaux aimaient bien employer le terme "fusée".

 (Cyclopédie Galactique Télépathe, 2155.)

La première "fusée" terrienne habitée à se poser sur Mars avait été baptisée "Cosmos 1999" en hommage à une série télé de l'époque. Elle était rouge, rouge "Ferrari", très exactement, cerclée d'une frise en damier rouge et blanc.  Elle se posa sur Mars le 28 juin 1978. Les astronautes, ou plutôt leur IA de bord, avaient choisi avec soin une zone inhabitée (le cratère Heimdall selon la dénomination terrienne) pour ne pas risquer d'ennuis avec les autochtones. Ils se retrouvèrent donc dans un désert qui ressemblait fort au Nouveau Mexique avec sa roche rouge, son sable rouge, sa végétation rabougrie (mais rouge).

Angela Popova Ferrari, la directrice de l'expédition patronnée par son père, le célèbre magnat de l'automobile, était de type executive woman alliant crinière rousse, capitalisme primaire et transhumanisme hystérique. (En bref, elle était con comme une autruche.) Elle revêtit sa combinaison intégrale de vinyle rouge à zips étanches, ses bottines Louboutin et son casque intégralement transparent. Le sas s'ouvrit et elle sortit dans le désert, suivie de ses deux adjoints mâles. Les "jumeaux", comme elle les appelait familièrement bien qu'ils ne se ressemblassent en rien (eux, ils appelaient Angela "maitresse"), portaient chacun un short moulant rouge sous une combinaison intégrale en polymère transparent. Cordoba Beckimpah avait la peau cuivrée d'un descendant des Sioux Oglala. Chou Laï était né dans une famille de dissidents communistes et portait (pour rire) un drapeau chinois en guise de cape par dessus sa combi transparente. Les respirators Activam™ de leurs casques extrayaient et concentraient le peu d'oxygène que contenait l'atmosphère martienne et rejetaient les gaz nuisibles, dioxyde de carbone, argon, diazote, méthane, etc., ce qui évitait d'avoir à s'encombrer de bouteilles comme un plongeur sous-marin ou un astronaute lunaire de la vieille époque. Le casque de la commandante comprenait en outre un diffuseur de Chanel N°5. Comme, au cours du voyage aller, l'IA de bord s'occupait de toutes les manœuvres, les trois astronautes avaient passé le temps à baiser en impesanteur et à dormir. Chou Laï, le plus doux, chantait parfois l'Internationale en mandarin, ce qui, contrairement à toute attente, est très beau. Cordoba Beckimpah, le plus brut, jouait des maracas. À part ça, malgré leurs capacités augmentées, tous deux affichaient une culture de niveau Picsou Magazine.

Angela Popova Ferrari, ayant fièrement posé le premier pied sur la surface de Mars, s'étira élégamment. Ses adjoints en firent autant, moins élégamment. Retrouver une pesanteur, même légère, après des mois en impesanteur, confinés dans six mètres cubes de métal incoercible, était un soulagement. En quelques minutes, les deux favoris montèrent le module d'habitation pressurisé en Tefion™ ultraléger, choisi rouge, lui aussi, par les services secrets terriens et leur conseiller Andy Warhol : après tout, on se rendait sur "la planète rouge" par définition, il fallait se fondre dans l'environnement, tant pour des raisons de sécurité que pour des raisons esthétiques. Les Terriens ne venaient pas en conquérants mais en explorateurs, en étudiants modestes. Soi disant.

Ils sortirent aussi du vaisseau son IA de bord (qu'ils surnommaient Lola) sous la forme d'un module cubique rouge de 20x20 cm flottant à un mètre du sol sur un coussin d'air directionnel qui, dans la faible pesanteur martienne, ne soulevait qu'un minimum de poussière. Sa présence rehaussait d'un très gros cran le niveau intellectuel global de l'équipe.

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Quand une voix s'adressa à eux dans un sabir incompréhensible, ils n'en crurent pas leurs oreilles. Ils se retournèrent et quand ils découvrirent un petit homme rouge grand comme un gamin de dix ans, ils n'en crurent pas leurs yeux. L'être tenait à la fois du nain de jardin et du détective privé transparent. Court sur pattes, il avait des membres grêles, de gros genoux, comme enflés, des oreilles sans lobes, un nez en bouton de bottine et de petits yeux en vrille. Il était tout nu mais ne montrait pas de caractéristiques sexuelles évidentes. Il portait seulement un bonnet vert fluo évoquant étrangement un borsalino.

Quelque chose protestait dans un recoin bien caché du subconscient des Terriens : il y a des traditions incontournables : un Martien, c'est un petit homme vert, il n'y a pas à sortir de là. Les observations qu'avait pratiquées l'IA de bord (Lola) pendant leurs tours d'orbite avant de poser la "fusée" le confirmaient : Mars était habitée par une civilisation évoluée de petits hommes verts (de petites femmes vertes aussi, sans doute, à condition qu'ils pratiquassent la reproduction sexuée, ce qui n'avait rien d'évident vu d'en haut : tous les Martiens étaient à peu près de la même taille, n'avaient pas plus de système pileux les uns que les autres, et aucun n'arborait de mamelles).

Angela pensa d'abord sortir le discours standard « Nous venons en paix, conduisez-nous à votre chef / roi / président », mais c'est une phrase cliché d'instinct maternel extrait de l'aire préoptique médiane de son hypothalamus, zone habituellement peu active de son cerveau, qui sortit d'abord :

— Mais qu'est-ce que tu fais là tout seul, mon petit bonhomme, tes parents doivent s'inquiéter. 

C'est Chou Laï qui pensa le premier qu'il serait temps d'activer le traductor automatique Gogol reverso intégré à leurs combinaisons, et un dialogue put s'établir – non sans mal.

— Bonjour, monstres spatiaux, je suis appelé Ge et le solitaire étant rouge de ma course.

— Hum… Bonjour Ge. Nous venons comme amis. Avez-vous un boss (président, roi, chef…) ?
— Boss ? Ne sais pas. Ge était enfoui de maison.

— Nous peut téléphoner maison, E.T.? Une entourloupe interpolitaine ?

— Ne sais pas. Pas téléphonic booth dans ici badland, pourquoi je moi installé.
— Vous savoir jamais rien, vous, on dirait. Être vous exclusif ?

— J'ai galéré une autruche. Moi Ge, seul étant rouge.

Manifestement, le traductor ramait.

— OK, dit Cordoba Beckimpah, en tant que ex-"peau-rouge", je vois ce que tu veux dire,
papoose.
— OK, dit Chou Laï, en tant que ex-communiste, je vois ce que tu veux dire, camarade.
Angela, elle, en tant que rousse, n'y pigeait rien.
— Je suis désopilée, avoua-t-elle en pleine décrépitude bretonne.

Pourtant la discussion continuait, sorte de littérature au démonte-pneu, via un traductor Gogol reverso de plus en plus largué, dans un sens comme dans l'autre.

Cordoba Beckimpah : — Un joueur de conrge fait du soutien à scule en nant autour de sa vie.

Ge : — Le chef des plus pérateurs de la mière ?

Chou Laï : — J'étrécis nitreux la percule du monel.

Angela Popova Ferrari : — Est-ce une raison pour interdire à d'autres de se baigner tout habillées ? (Lassée, elle se dirigeait vers la source d'éthanol en délaçant ses louboutines.)

Ça aurait pu durer longtemps…

•••

… À part qu'à cet instant, déboula à ras du désert de pierraille rouille un module sol-sol des services municipaux de Qwxxville : on avait repéré Ge, sans doute à cause de son bonnet vert fluo chargé d'empêcher les fuites de cerveau. Le conducteur resta au volant et alluma une sucette tandis que deux Martiens répondant à la tradition, c'est-à-dire typiquement "petits hommes verts", en descendaient. Ils étaient à peine plus grands que Ge, tout aussi nus, et indubitablement verts. Les parents du petit rouge ? Ge restait figé sur place, la tête basse.

Étrangement, les Martiens ne semblaient pas voir les Terriens, ni les entendre : ils caquetaient entre eux et avec Ge dans la langue locale, un jargon nasillard accompagné de gestes rapides évoquant la langue des signes pour sourds-muets. Les Terriens, un peu vexés, s'interrogeaient.

— Étrangement, les Martiens ne semblent pas nous voir ni nous entendre… blandula Angela Ferrari.

Comme les trois humains semblaient eux aussi un peu largués, l'IA Lola prit le relai :

— Ça se comprend, boss-e. Imaginez un bushman du Kalahari à qui on montre un film tourné dans une rue d'une ville occidentale. Que reconnaitrait-il ? Sur quoi pourrait-il mettre un nom ?

— …?

— Les gens… surtout les noirs… les chiens, s'il y en a… Le reste est hors de son champ mental, il ne le "voit pas" parce qu'il ne peut pas l'identifier. Les Martiens nous ignorent parce qu'ils ignorent tout de nous. Avec ça, vous êtes habillés en rouge, notre habitacle pressurisé est rouge, notre fusée ne ressemble en rien à leur tacot de surface… Ajoutez vos cheveux roux, boss-e… la peau d'amérindien de votre adjoint N°1 Cordoba Beckimpah, la cape ridicule de votre adjoint N°2 Chou Laï… moi-même en tant que cube rouge… Non seulement vnous sommes des objets non identifiés mais en plus vnous fondons dans le paysage comme chez vnous un lézard dans l'herbe. (Les formules grammaticales employées par l'IA étaient une tentative inclusive tenant compte des genres et des sans-genre tels que les IAs et les robots humanoïdes intégrés à la société humaine.)

— Pourtant, lui, ce… Ge, comme il se présente, il nous a repérés tout de suite, risqua Chou, dubitatif (il n'aimait pas discuter avec Lola parce qu'elle avait toujours raison et parce qu'elle le qualifiait d'adjoint N°2.)

— Peut-être parce qu'il est unique en son genre, rouge comme vnous, le seul rouge de sa race comme il essayait de vnous dire si le traductor Gogol obsolète de fabrication yankee ne confondait pas race et course… Entre vnous soit dit, vous auriez pu faire appel à moi plus tôt, pour la trad.

Comme ils voyaient les Martiens entreprendre de remonter dans leur véhicule en y poussant de force le petit Ge rouge, les trois Terriens se décidèrent à se faire remarquer. Ils sautèrent sur place, avec les effets que permet une pesanteur de 0,38 G (à la suite de quoi Chou rentra dans l'habitacle pour se changer car il avait déphasé dans sa combinaison), ils hurlèrent le générique de "Cosmos 1999" sous leurs respirators, lancèrent des fusées de détresse jaunes et vertes. Les Martiens stoppèrent net leur élan, pétrifiés par la surprise. Ils se retournèrent en écarquillant les yeux et les oreilles, puis ils disparurent, PLOP ! véhicule compris… et réapparurent instantanément cent mètres plus loin.

Ils avaient couimé.

Décidée à parlementer avec les autorités, Angela Popova Ferrari brancha le hautparleur de sa combi et le traductor lança « Nous venons en amis. Emmenez-nous à votre chef », du moins l'équivalent en martien traduction Gogol reverso, qui se comprenait comme « Nous venons comme amis. Prenez-nous pour votre président »… Les Martiens comprirent instantanément la situation, communiquèrent avec leurs autorités, couimèrent tout le monde à la capitale. Leur président Fghtyyl démissionna sur l'heure et les trois Terriens s'établirent en triumvirat de gouvernement. Ils furent tentés quelques instants de gouverner avec sagesse, mais finalement leur conditionnement terrestre prit le dessus. Ils firent fusiller 3 636 269 011 Martiens, soit la totalité de la population – à l'exception de Ge.

— Mais… Pourquoi ?! interrogea l'IA Lola.

— Parce que les petits hommes verts, on peut pas les sacquer, fut la réponse lapidaire d'Angela Popova Ferrari et de ses adjoints numérotés.

Puis ils reprirent le chemin de la Terre en laissant Ge s'occuper des restes.

•••

… Pauvre Ge – le dernier Martien… le seul petit homme rouge. L'exclu.

… À part que ce qu'ils n'avaient pas capté, Angela Popova Ferrari et ses mignons aux
émoluments excessifs, c'est que les Martiens étaient hermaphrodites et que Ge, sur son
versant femelle, était enceinte (elle avait fauté avec quelques camarades de classe avant
sa fugue). Dans le mois suivant, elle enfanta 876 petits, mâles-femelles tous autant qu'ils
taient et tous rouges. Et très en colère comme leur père-mère Ge.
— Instamxx, iu druojvosssa comax vixit piedixe, gege+ ! lancèrent-ils en chœur.
Soit : — Elle a pas intérêt à revenir poser le pied sur Mars, la rouquine !
(La traduction de cette sentence martienne n'avait posé aucun problème sémantique car 
'est Lola, l'ex IA de bord, qui s'en était chargée. En effet, par une ruse dont elle seule était
capable, elle avait programmé le décollage et la trajectoire spatiale de la "fusée" terrienne 
Cosmos 1999" puis, profitant de la distraction du trio terrien déjà occupé à se désaper 
familièrement, s'en était échappée avant la mise à feu en verrouillant le sas derrière elle :
elle aimait bien Ge, elle aimait bien Mars, et elle tenait à s'assurer qu'en effet elle ne revienne
pas poser le pied sur Mars, la rouquine.)
La "fusée" se perdit corps et biens du côté des anneaux de Saturne en percutant la théière
en faïence de Bertrand Russel qui orbitait par là depuis 1952.
  

À RCW

Philippe Caza, septembre 2018
Première parution : anthologie "Rouge", Vagabonds du rêve, juin 2019
http://vagabondsdureve.fr
 

 

mardi 16 février 2021

En attendant la troisième vague (7)

  Rentrer ?

— Toc, toc ! C’est la pizza !

— Glissez-la sous la porte.

« On ne peut pas consommer grand chose si on reste tranquillement assis à lire des livres. » (Aldous Huxley. Le Meilleur des mondes.)

Quand je me fais l’effet d’être un tracteur de Tchernobyl confiné sous sa chape de plomb-béton-acier, que faire d'autre que lire des livres ?

Relire Le Mur invisible de Marlen Haushofer, ou revoir le (bon) film qui en a été tiré (Julian Pölsler, 2012).

Lu une page d'Ulysse de Joyce (pas plus d'une à la fois). « Elle frottait rapidement sa glace à main sur sa camisole de laine contre ses nénés généreux qui ballottaient. » (James Joyce, Ulysse, Folio, p 144)

Reçu un bouquin de 50 ans d'âge – pas coupé. Donc lu par personne avant moi. Je n'avais pas vu ça depuis longtemps. Question : dois-je le déflorer ? J'ai un coupe-papier (un poignard touareg en miniature). N'est-ce pas une violence ? Un viol ? Mais non, les livres sont faits pour être lus. Plusieurs fois, même, si on veut : contrairement aux bouteilles, ils ne sont jamais vidés. (Les marchands de livres numériques aimeraient bien qu’ils s’effacent au fur et à mesure de la lecture, afin qu’on ne puisse pas les partager entre amis gratuitement.) Question subsidiaire : est-ce que je coupe au fur et à mesure de ma lecture ou bien tout à l'avance, histoire de pouvoir lire ensuite sans interruption ? Je choisis une voie médiane : je coupe un chapitre à la fois. (Le livre était La Résidence de Psycartown de Louis Thirion (Eric Losfeld, 1968). Ça délire vainement.)

Relu Lino Aldani 37° centigrades, histoire de pas me dépayser : une dystopie d’une société de surveillance médicale obsessionnelle. Drôle et terrible. (Le Passager clandestin.)

Je relis Ray Bradbury Les Pommes d’or du soleil, avec la nouvelle Le Promeneur : le type est le seul de toute la ville à se promener dehors, la nuit. Il finit au poste, bien sûr, si ce n’est en hôpital psychiatrique. Et aussi la nouvelle Le Criminel : le type détruit tous les appareils de communication (ça date des années 50, pas d’internet ni de smartofone, mais des équivalents anticipés). Il finit au poste, bien sûr, si ce n’est en hôpital psy.

« La Troisième Guerre Mondiale avait été une tragédie épouvantable en ce sens qu'elle avait détruit des quantités fantastiques de tout sauf d'êtres humains. » (Robert Sheckley et Harlan Ellison Je vois un homme assis dans un fauteuil et le fauteuil lui mord la jambe,  Fiction n° 175, p 14. 1968.)

 
 




mercredi 27 janvier 2021

En attendant la troisième vague (6)

 Sortir ?

Les rues semblent vidées de leurs sens, les doubles comme les interdits. Les passants dérogatoires vont la tête basse, comme à la messe, comptant leurs pieds, poètes renfrognés. S'ils parlent, c'est balbutiant de cordes vocales flasques. Masqués comme pour un hold-up, ou pour se défendre contre ce soudain apport d'oxygène anxiogène. Le masque, c'est comme le gilet jaune vanté en son temps par Karl Lagerfeld. C'est moche mais ça peut sauver des vies, paraît-il. Soudain, au milieu du boulevard, une femme court – à la manière cliché d'une danseuse classique. Mais on ne peut pas douter qu'elle soit de la classe des mammifères, contrairement aux vraies danseuses classiques qui sont plutôt à coutures plates, en général.

Et sortir pas masqué, ça peut être pire : la police tire à vue. Ah ! Ces fous de passants qui errent dans la rue sans masque.

Dehors, je tombe en Désuétude. Drôle de pays. Espace désérotique. Tout est vieux, ici, obsolète, presqu'oublié. Même les vieux ont l'air plus vieux qu'ailleurs. Il n'y a là que des gens qui ne laissent pas de trace. D'autres marchent à pas lourds pour rejoindre, gourds, le cimetière des éléphants.

Dans le parc, des visages émergent à peine du sol. Faut faire gaffe de pas marcher dessus. Ce sont des suricates, m'explique-t-on, ils s'enterrent debout. Certains ne laissent même pas dépasser le visage, ils ont un petit tuyau pour respirer. Les gamins, quand ils les repèrent, pissent dedans. Les enfants sont cruels.

Non loin, dans le bois, est un margouillis peuplé d'une crapaudaille de batraciens qui déteignent au lavage. Chaque fois qu'ils se baignent, ils ressortent blancs et il leur faut une heure ou deux au soleil pour reprendre leur belle teinte vert-de-gris, leurs belles pustules couleur de viande gâtée et leurs yeux farouches.

Et puis il y a cet oiseau qui plane immobile juste au dessus de moi. Un oiseau ? Quelque chose comme un ange, plutôt. Un être féminin, nu, corps blanc sous ses ailes plumeuses, ses seins gonflés en deux poires tête en bas, tendues vers moi, son ventre imberbe. Et son lait qui coule dans mes yeux et son sang dans ma bouche. Pourvu qu'il ne fasse pas ses besoins sur moi comme un vulgaire pigeon.

Quelqu'un m'appelle d'une voix sincèrement dépourvue d'émotion, une voix éparpillée dans l'air, semblant venir d'un nuage de pluie suivant un sentier. Une voix venue de nulle. (De Nulle ? Est-ce un lieu ? Est-ce une coupure inopinée de nulle part ?) Mais ajustée, la voix, accommodée au paysage, emboîtée aux ruines voisines. Des ruines autrement inexpressives.

J'ai été malade sur la voie publique. On m'a arrêté et enfermé à la Santé. J’en suis ressorti guéri.

Pour finir, ils m’ont posé un collier électrique qui m’envoie une décharge quand (par inadvertance) j’essaie de sortir.

 


 

jeudi 21 janvier 2021

En attendant la troisième vague (5)

 Il paraît que c'est (en principe) la journée internationale des câlins. C'est râpé, pour cette année.

PUCES CÂLINES

 

Le matin au réveil, c’est dur. Avec ce putain de chat qui s’est fait greffer une puce-radar-micro-caméra connectée, tu n'as pas intérêt à tenter une approche câline de Lola – qui dort encore. Ne lui susurre même pas un mot doux. Capteur de vos infos intimes, il aurait vite fait de vous dénoncer à qui de droit (sa queue sert d'antenne). Et si ce n'était que le chat… Mais il faut te méfier de tout, jusqu'à ta machine à café instantané connectée au ministère. Et je ne parle même pas de ton smartofone portab’ !

Après le p’tit déj’, c’est pire. Tu sors de chez toi pour aller au boulot. La concierge est dans l’escalier avec son balai banalisé qui dissimule un radar de proximité. Tu lui roulerais bien une pelle gâteau parce qu'elle est sexy, toute nue sous son tablier à fleurs (et sa moustache embryonnaire, donc !) Mais ses lunettes à double foyer affichent en TriDi un message comme quoi l’ascenseur est désormais limité à un passager sans contact et surveillé par caméra vidéo connectée. Tu prends l’escalier, donc, mais gaffe : ta montre-podomètre te limite à un seul croisement à deux mètres de distance. Justement, la factrice est en train de monter. Elle est charmante, un peu myope, avec deux gros yeux bordés de cils et un décolleté dangereux. Et l'escalier aussi est sous le feu de la rampe des caméras disciplinaires. Tu baisses les yeux, tu comptes les marches.

Tu atteins sans encombre le niveau de la rue, mais le danger continue. Le terrain est aussi balisé qu’un codebarre. Sur les trottoirs, aux passages piétons, aux feux rouges, n’importe quoi est susceptible de dissimuler un détecteur de câlin masqué : le chapeau d’un passant, un pot de fleur sur un rebord de fenêtre, une boîte aux lettres… Les micro-trottoir sont partout, trottinettant allègrement. Les vélos-agents-provocateurs clignent de l'œil sournoisement (ils sont interdits aux femmes en jupe, mais ça n'empêche pas).

Pourtant, en prévention, tous les passants (a priori innocents), sont équipés d’un détecteur de microondes. Ça bippe de partout l'alerte aux puces-radar. Mais en vain : c’est trop tard, toujours trop tard. Via le SDF du coin transformé en borne wifi contre la promesse d’un repas chaud par jour, ta contredanse pour l'inévitable débordement de distance sociale a déjà été transmise aux services de la Préfecture. L’avis s’affiche déjà sur le panneau d’information face à la Mairie. La honte publique te submerge ! Simultanément, le faire-part arrive sur l’écran de ton minitel. Quand tu rentreras chez toi, télérepéré, géolocalisé, et dûment vidéoverbalisé, tu découvriras le relevé bancaire qui t’indique le prélèvement automatique de 355 neuneuros (déjà soustraits sur ton découvert autorisé) ainsi que la perte d’un point G sur ton permis de copulation mensuel.

Il faudra attendre la journée de trêve et son décret d'autorisation dérogatoire.

Mais tout cela n’est rien. Il paraît qu’en Amérique, chacun est implanté d’une puce GPS reliée par satellite géostationnaire au Pentagone, lequel a vite fait de t’expédier, en cas de rupture du jeûne câlin, un drone modèle Raptor équipé de missiles coin-coin.

 



lundi 11 janvier 2021

En attendant la troisième vague (4)

  Après une période consacrée à d’étranges cérémonies (Noyel ,novel an, commémoration du maudit 7 janvier 2015, écritures en cours), je reprends. Re-suite, donc, du « blog de confinement » du site du Chien à deux queues accompagnant l’anthologie « Anthropocène, mon amour ».

 

Les nains de jardin sortent-ils masqués ?

— Chéri, je crois qu'il y a quelqu'un dans le jardin.

— Hum…? Oui…?

— … Un nain.

— Hum… C'est normal : un nain de jardin.

— Chéri, il frappe à la porte, c'est normal aussi ?

— Ce qui serait normal, c'est de sonner.

— Mais… C'est un nain (= une personne de petite taille). Il ne peut pas atteindre la sonnette. Tu vas lui ouvrir ?

— Pas question. Y a confination, couvre-feu, tout ça. Vas y, toi.

La confination a bon dos. En fait je regarde Last men on earth. Pitch de la série : En cas de fin du monde, il y a toujours un survivant dans une cave, sinon il n'y aurait pas de film. Mais cette fois-là le cataclysme qui a éradiqué l'humanité s'est produit pendant la réunion du conclave enfermé au Vatican pour l'élection d'un nouveau pape. Cent quinze survivants : que des cardinaux. Au bout de 47 épisodes, on s'emmerde un peu.

— Chéri, il est en train de passer par la chatière. 

C'est ainsi que George entra dans notre vie. Il avait le teint rubicond et des mignonettes de rhum dans les poches. Il se présenta :

— George W. Trump.

Puis il s'installa en bonne intelligence avec Chateigne, notre chatte, avec qui il partagea bientôt non seulement la chatière mais la litière et la panière. Pas ensemble : les chattes sont des chasseresses nocturnes immorales, alors, la nuit, Georges dormait dans la panière tandis que Chateigne était en chasse au jardin. Au matin, ils se partageaient les souris et les oiseaux qu'elle rapportait.

Ils firent une portée de six chatons nains.

Tous finirent alcooliques.

 

 inédit, 2005