mardi 31 décembre 2019

« On ne devrait parler que de ça »


… comme dit Greta Thunberg. Dans tous les journaux, tous les médias, tous les jours, à toute heure, dans chaque bulletin d'information, sur toutes les chaînes, on ne devrait parler que de ça.
Mais non, on s'excite sur le jeu du foulard, sur la retraite des troupes, on fait des lois pour la GPA, on s'écharpe sur la dernière saison de GOT, on grève la SNCF, on se mord les dents sur "auteure" ou "autrice" ?, etc.
Si nous étions vraiment conscients de l'état (catastrophique) des choses et de notre responsabilité « nous ne parlerions jamais de rien d'autre, comme si c'était une guerre mondiale qui était en cours » (dit-elle exactement). J'enlève “comme si”, pour affirmer que oui, c'est une guerre mondiale qui est en cours. La guerre que nous faisons au monde – et si nous la gagnons, nous perdons. Michel Serres n'a-t-il pas donné ce titre "La Guerre mondiale" (Éd. Le Pommier, 2008) à l'un de ses bouquins ? « Je livre ici, dit-il, un livre d'une actualité journalistique unique. » L'enfant Greta rejoint le vieux sage.
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« Cassandre au pays des autruches » (comme dit Jean-Pierre Andrevon dans le dernier Galaxies consacré à Barjavel).
Ils (politiques, médiatiques, industriels…) n'aiment pas Greta Thunberg. Ils ont peur d'elle. C'est qu'on n'aime pas les prophètes de malheur. (On préfère faire l'éloge de ce grand con de Chirac.) La prévision alarmante est vite qualifiée d'alarmiste – et ainsi déconsidérée. Les Troyens ne voulaient pas entendre Cassandre qui les mettait en garde contre le fameux cheval de bois abandonné (sournoisement) par les Grecs. (« Timeo Danaos et dona ferentes » dit Laocoon dans l'Énéide de Virgile en référence à cette affaire de fake cadeau de noyel.)
Pourtant Cassandre avait raison.
(Il me vient tout à coup l'idée que Alien-le film doit quelque chose à cet épisode. Quand les cosmonautes ramènent Kane au Nostromo, Ripley clame « Il ne faut pas qu'il entre – qu'il pénètre ! ». En vain. On connaît la suite.)
C'est bien connu : quand la température monte, ça ne sert à rien de casser le thermomètre (expression cliché). De même il ne sert à rien de pendre le porteur de mauvaises nouvelles ou de brûler le prophète de malheur, le lanceur d'alerte, comme on l'appelle maintenant.
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Pourquoi ça va toujours plus vite que prévu ?
Pourquoi ça monte toujours plus haut que prévu ?
L’une des raisons est une rétroaction plus forte due à la vapeur d’eau : une atmosphère plus chaude est aussi une atmosphère plus humide ; or la vapeur d’eau est un gaz à effet de serre qui amplifie la surchauffe globale. (Olivier Boucher, directeur adjoint de l’Institut Pierre-Simon-Laplace.)
Donc rouler à l'hydrogène au lieu de diesel et vapoter au lieu de fumer, c'est pas mieux.
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Après la gabegie de noyel, l'orgie du nouvelan.
La "société de consommation" n'a jamais si bien mérité son nom : nous avons consommé le monde. Consumé, même.
— C'est quoi, l'entropie ?
— C'est ce qui est en trop.
— Et l'anthropie ?
— Pareil.
La Terre n'est pas une maison trop étroite. C'est nous qui sommes trop.
Face à la finitude, on déplore que la Terre soit trop petite, c'est-à-dire qu'elle interdise une expansion infinie de l'espèce humaine.
Mais c'est un peu comme déplorer la brièveté de la vie, cet obstacle imbécile à l'immortalité.
L'individu finit. Le monde finit. L'humanité finit. (Et moi-même je n'en ai plus pour longtemps). C'est con mais c'est comme ça.


dimanche 22 décembre 2019

L'effondrement ? Et après ?


Bonne nouvelle : la croissance les a à zéro.
C'est bizarre parce que la croissance démographique est toujours là. Elle devrait entraîner mécaniquement une croissance économique. Des consommateurs en plus, donc des points de PIB en plus, non ? Ben non. La croissance démographique, c'est pas des consommateurs en plus, c'est des chômeurs en plus.
De toute façon, la croissance ne crée pas d'emplois. Nous n'avons plus besoin de gens pour produire, nous avons des machines et des Chinois. Nous avons besoin de gens seulement comme consommateurs. Une entreprise en croissance n'investit pas dans le recrutement mais dans des machines-robots et dans la finance parasite. Et bien sûr dans la publicité – le parasite ultime.
Évidemment, ça ne peut pas perdurer puisque la croissance produit plus de chômeurs pauvres que de consommateurs friqués.
Alors, l'effondrement ? Ne confondons pas le concept d'effondrement avec celui de fin du monde. La fin du monde, c'est la guerre atomique ou l'astéroïde géant. L'effondrement, c'est celui de la société STIC : science, technique, industrie, commerce. En plus bref la société industrialo-commerciale, ou "le capitalisme", ou "le système", si vous préférez ces vieux mots trop rabâchés.
Et la fin du capitalisme, n'est-ce pas ce que nous souhaitions, vieux gauchistes ?
L'ennui c'est que l'effondrement du dit capitalisme nous concerne tous puisque nous sommes tous capitalistes, tous dans le système. (Faut-il le rappeler ? le système n'est pas une entité ou machine venue d'ailleurs qui nous aurait pris en otages. Nous sommes le système. Nous avons tous un compte en banque, une voiture, une adduction d'eau, d'électricité, un ordi, c'est-à-dire une machine informatique multi-services – connexion internet, base de données mondiale, musique, cinéma, calculette, téléphone, télé, machine à écrire, etc. – et ce même en étant végane, en roulant à vélo et en vivant dans une yourte.)
Ce qui m'intéresse, c'est après l'effondrement.
Le retour de petites communautés villageoises autonomes. Autonome parce que ne croyons pas qu'une petite communauté villageoise puisse survivre en vendant de la poterie pour touristes comme les hippies ou les Indiens Pueblos. Il n'y aura plus de touristes. S'il y en avait, ça voudrait dire qu'il y a encore des riches et des pauvres, des gens qui ne produisent rien de vraiment utile et qui pourtant ont de l'argent : des voyageurs, des touristes… du capitalisme, du système. (Parasites)
Suit un chapitre d'autopromotion éhontée :
La petite communauté villageoise, celle que j'aime bien mettre en scène sans trop de sérieux dans des nouvelles situées après la Grande Bistouille (un effondrement majeur, y compris démographique, bien entendu, sinon rien n'est possible) sous le terme de village Dunbar, devra vivre sur elle-même, par elle-même, en autarcie. Pour plus de "précision", on peut lire "La Cité des demeurants" dans la revue Gandahar n°17 ou "Un drôle de fénix" dans le collectif "L'École du futur", chez Marathon, en attendant "Valentyna reporter" dans l'antho "Journalistes du futur" qui paraîtra chez Arkuiris en février, et aussi "L'Ère humaine, enfin !" prévue en deux versions, l'une chez Le Chien à deux queues dans le recueil "Anthropocène mon amour" (date ?), l'autre chez Les Vagabonds du rêve dans l'antho "Terre 2.0" (pour Nice Fiction en juin). 


dimanche 15 décembre 2019

62 = 3,8 milliards


Selon Oxfam, 62 = 3,8 milliards.
Traduction : 62 habitants de la planète Terre possèdent autant que la moitié du reste de la population de la planète Terre.
— OK, alors si on divise 3,8 milliards (± la moitié de la population) par 62, on obtient qu'un de ces super-riches vaut autant que 63 millions d'autres gens (riches, moyens, pauvres, miséreux…)
— Donc, à peu de choses près, un super-riche = la population française.
— On en a un en France ? Parce que ça serait logique de l'élire président de la République.
— Ou de le fusiller.
— On en avait trois, il y a peu : Liliane Bettencourt, Serge Dassault et Bernard Arnault.
— Il n'en reste qu'un à fusiller, donc. Qui se révèle, aux dernières nouvelles l'homme le plus riche du monde, même. Cocorico ! (Avis à M. B.A., sa famille et tous les lecteurs au premier degré : cette phrase est une plaisanterie, aucunement une incitation au meurtre.)
« Le riche est une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre. » (Léon Bloy)
« On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir. » (Cioran. "De l'inconvénient d'être né".)
Paul Lafargue, gendre de Karl Marx : « Fusiller les riches de but en blanc serait de la folie : il faut d’abord les mettre en prison et les affamer jusqu’à ce qu’ils aient fait revenir de l’étranger l’argent qu’ils y ont caché. C’est seulement quand ils n’auront plus rien que nous les fusillerons. »
— Mieux : les étriper un à un avec un vieux couteau rouillé, les laisser agoniser des heures sous un soleil brûlant, attirer des colonies de fourmis pour grignoter leurs entrailles étalées sur le sol poussiéreux. Ce n'est qu'après le trépas du dernier de ces infâmes personnages qu'il sera temps de se demander "Que faire maintenant ?" (Citation éhontée de je ne sais pas qui.)
— Un bombardement d'astéroïdes bien ciblé serait peut-être moins coûteux.
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Reprenons le calcul autrement en attendant le crach bancaire qui vient :
zéro + zéro = zéro.
Je vous parle d'un temps que les moins de 5 000 ans ne peuvent pas connaître.
– 50 000 : Les aborigènes d'Australie Warlpiris ne savent pas compter, ignorent même le concept de nombre, sans doute parce qu'ils n'en ont pas besoin, ou n'en ont jamais éprouvé le besoin. Est-ce pour cela que leur civilisation n'a pas bougé en 50.000 ans, qu'ils n'ont inventé ni la bicyclette ni l'ordinateur ni la finance mondialisée ?
– 4 000 : Les Sumériens ont inventé l'arithmétique, peut-être parce qu'ils vivaient nombreux dans des cités, les premières au monde. La civilisation est née à Sumer, en Mésopotamie, avec l'agriculture, l'élevage, la ville, le commerce. La vie urbaine et ses multiples échanges commerciaux entraînent la nécessité de l'argent sous une forme ou une autre ; donc la nécessité de compter ; et la nécessité de garder la mémoire des transactions, donc d'écrire. Il se peut que les premiers caractères inventés aient été les chiffres. À l'origine l'écriture ne servirait pas à communiquer mais à enregistrer des dettes. L'arithmétique avant la littérature. Et les premiers écrits seraient de simples aide-mémoire. La banque, c'est la quintessence de l'écriture. (D'après Karl Polanyi, à Sumer, les dettes étaient l'affaire du pouvoir. L'État, au besoin, les annulait. À Rome, par contre, on ne remettait pas les dettes, on réduisait le débiteur en esclavage.)
– 3 000 : Les Égyptiens ont inventé le kubit (pas le cubitainer, non !), la normalisation d'une mesure, sorte de mètre-étalon, ceci pour normaliser les constructions. Travail à la chaîne. Pragmatique.
– 500 : Pythagore a l'idée de pair et impair mais pas celle de la fraction, de la virgule.
+ 500 : C'est en Inde que l'on invente les chiffres dits arabes et le ZÉRO. Trouvaille aux conséquences incalculables !
Un zéro, c'est rien, me direz-vous.
Tout seul, certes, mais combiné aux autres chiffres………
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Pourquoi on ne fait pas la révolution ? Parce qu'on est tous (ou en tout cas très nombreux, via notre "conseiller bancaire") occupés à jouer les petits actionnaires, ou les "investisseurs" (= spéculateurs). Complices du capitalisme, collabos, achetés.
— Et le ruissellement macronien, qu'est-ce que tu en fais ?
— Les 1% les plus riches de l'humanité ont une très grande poubelle où les 99% autres viennent glaner.
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samedi 7 décembre 2019

« Je suis fatigué, je vais me coucher. »


« Si tu dors et que tu rêves que tu dors, il faut que tu te réveilles deux fois pour te lever. » (JCVD)
Je me suis levé pour fuir une discussion autour d'une table qui n'en finissait pas (la discussion, pas la table) en compagnie de Jules et Jim.
Je me suis alors aperçu que, en fait, je me levais de mon lit, ce qui voulait dire qu'avant je dormais et que maintenant je suis réveillé et que j'ai envie de pisser alors j'y vais, puis j'y retourne (dans ma chambre), je me recouche et là je me retrouve juste en train de sortir de table en disant aux autres « Je suis fatigué, je vais me coucher. »
Et en effet, je vais me coucher. Ou en fait je vais me re-coucher. Quand je reviens à la table, Jules me dit « Tu dormais quand on est arrivés, tu nous a manqués. » Et Jim ajoute : « Tu nous as manqué. » Je passe un moment à évaluer dans ma tête la différence entre manqués et manqué, dans ce contexte. Puis je retourne au lit.
Les mâchoires de la porte se referment avec un claquement sec.
Je me cale entre mes deux oreilles sur mon traversin masseur. Il me prend la tête et me la retourne – comme une crêpe. J'attendrai le courrier pour en savoir plus.
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Le procès de K
Les témoins attendent en attendant le policier.
Les accusés attendent en attendant le juge.
Les condamnés attendent en attendant le bourreau.
Les chômeurs attendent en attendant le boulot.
Les travailleurs attendent en attendant la retraite.
Les retraités attendent en attendant la mort.
Prenez garde à la fermeture des portes.
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ABDUCTION
Le terme désigne d'un coté un raisonnement par lequel on restreint dès le départ le nombre des hypothèses susceptibles d'expliquer un phénomène donné ; mais d'un autre côté, chez les ufologues, il désigne l'enlèvement d'un sujet humain par des aliens – ce qui est contradictoire en ce sens que l'hypothèse de l'enlèvement d'un sujet humain par des aliens devrait être foutue à la poubelle a priori et une fois pour toutes.
Devoir de vacances : j'ai disparu pendant huit jours et je suis revenu démémorisé (en général, on dit surtout amnésique, c'est-à-dire incapable d'anamnèse (= rappel à la mémoire, évocation volontaire du passé). (L'amnésie, ça arrive plus souvent dans les films ou les BDs – de préférence après un coup sur la tête – que dans la réalité.)
Soit (abduction 1) j'ai passé une semaine avec Lola dans une cabane isolée dans la forêt ;
Soit (abduction 2) j'ai été enlevé par des aliens, emmené dans leur soucoupe, examiné sous tous les angles (en particulier tâté les couilles) et hypnotisé pour ne rien révéler. Finalement un hypnotiseur terrien a levé le blocage post-hypnotique et m'a permis de recouvrer la mémoire et de révéler que nous sommes observés par des aliens en soucoupes qui n'ont rien de mieux à faire que nous tâter les couilles.
Q : quelle est l'acception du terme abduction la plus acceptable ? (Je n'attends pas de réponse.)

dimanche 1 décembre 2019

Les walkyries de Lofsöngur


Un petit teaser, rappel de ma nouvelle parue dans "Revenir de l'avenir", éditions Le Grimoire, prix Mille Saisons.

Les walkyries de Lofsöngur
« L'avenir c'est très surfait. » (Rufus Tucru, Œuvres complètes.)
Quand ce vieux type est arrivé, j'étais dans le jardin du gîte, vers les 9 heures du matin, juste avant que la chaleur du jour monte. (Les cigales cymbalisaient déjà, il faisait donc déjà pas loin de 30°). Assis dans un fauteuil de toile face à une table en fer qui devait dater du début du siècle précédent (le XXe), en short et tee-shirt, je prenais mon petit déjeuner sous un micocoulier (arbre typique de la région) : thé Earl Grey, pain complet grillé, beurre et confiture. Et puis un bouquin de SF, un Sheckley qui devait dater des années 60 (celles du XXe siècle, je veux dire, là encore), déjà relu deux ou trois fois.
Je suis archéologue, mais je traversais alors une période de doute : archéologue, un métier sans avenir – par définition. J'étais prêt à y renoncer. Disons que je passais ma crise de la quarantaine en prenant des vacances à la campagne, quelque part en région occitane, et que j'occupais plutôt mon temps à lire de la science-fiction, histoire de rétablir un équilibre passé/avenir.
Le vieux type avait une allure de touriste (américain ? allemand ?) : short mi-long laissant voir ses vieux genoux, tee-shirt avec sérigraphie de groupe heavy metal, sandales en cuir – avec une trace de mauvais goût typiquement touristique : des chaussettes dans ses sandales. Un sac en bandoulière. Il avait quelque chose d'un vieux cinglé, genre hippie attardé, quatre-vingt-dix ans facile, mais rien d'un prophète : sa barbe faisait plutôt hipster urbain égaré dans la cambrousse. Il est sorti du bois de chênes verts et il s'est approché tranquillement. Comme il n'avait apparemment rien de dangereux, je lui ai offert un siège et je lui ai proposé une tasse de thé. Il a accepté, avec un accent indéfinissable.
— Et… vous arrivez d'où, comme ça ? lui ai-je demandé pour faire la conversation.
— Hum… des années 2300 et des poussières. Le temps d'après la grande bistouille, inondation et compagnie, vous savez, l'extinction des espaces… Le futur est arrivé plus tôt que prévu, et on n'y pouvait rien, il nous a mis devant le fait accompli. La force des choses…
La version "vieux cinglé" semblait la bonne, mais comme il n'avait apparemment rien de dangereux, me répétai-je, l'écouter serait une bonne manière de commencer la journée, dans le genre SF en roue libre.
— Et… vous avez laissé votre machine à voyager dans le temps par là, dans les bois…?
— Pas de machine, rétorqua-t-il avec un geste de bras étrangement souple. Je voyage par disruption du continuum spatiotemporel… ou par hyperbole hermétique, si vous préférez. Je suis parti de quelque part maintenant pour aller voir ça : l'avenir. J'ai pas été déçu ! L'avenir, on peut dire que j'en suis revenu, oui !
— Racontez-moi ça.
… Etc.…

La suite dans…



 Illustration de Michel Borderie

Quant à la musique de Hervé de la Haye qui accompagne les Walkyries (sans chevauchée wagnérienne), on la trouve ici :
https://www.youtube.com/playlist?list=PLFDvSEi4W7DtfL0Cn_28Fk8gPnqdzEE3F

mercredi 27 novembre 2019

CE QUI EST EN BAS.


Mes activités actuelles se concentrant sur l'écriture de nouvelles SFFF pour diverses anthologies, revues et webzines, je vais consacrer quelques posts à présenter ici des teasers de ces productions, avec un extrait (la première page) et d'autres éléments, couverture, lien éditeur, etc.
Et pour commencer "Ce qui est en bas", dans l'anthologie Arkuiris "En situation de handicap… dans le futur" qui vient de paraître. Enjoyez !
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CE QUI EST EN BAS

C'est l'an 2155 et le futur bat son plein.

Je suis descendu de la station orbitale "Encéphale" par l'ascenseur spatial – vous en avez sûrement entendu parler. Arrivé au sol, des types m'ont sorti de la nacelle dans ma cosse roulante emplie de gel anti-G, quelque chose entre cercueil et incubateur néonatal. Ils l'ont guidée jusqu'à une sorte de salle de réveil après anesthésie. Et ce n'était pas loin de la vérité : je n'avais rien vu de la descente dans l'atmosphère, plongé dans le coma artificiel de mon bain amniotique… Mais finalement, tout s'est bien passé. Je suis sur Terre. Je me réveille, je me repose, ils m'injectent des stimulants et me parlent comme à un malade.
Suit un trajet en hélicojet jusqu'à Los Angeles. Toujours dans ma cosse et toujours un peu dans le coaltar. On se pose sur le toit de l'hôtel "Fontaines du Paradis" qui chapeaute  le building A.C. Clarke. Manifestement, avec ses ascenseurs et ses rampes en pente douce, l'hôtel présente tous les services spécialisés, tant médicaux qu'ambulatoires, pour les visiteurs Spatiens.
Le personnel a l'air compétant, mi garçons d'étage, mi infirmiers. Deux types obèses m'ont écossé comme un petit pois de sa gousse (plutôt un haricot de 2 mètres 20 !). Ils m'ont mis debout et ils continuent à me soutenir tandis que je pose les pieds au sol. Eux, ils ont des exosquelettes qui les supportent et qui multiplient leur force. Ils ne m'ont pas laissé faire plus de deux pas – déjà mes genoux ploient sous mon propre poids, ma tête pend, mes poumons peinent et mon cœur bat tambour. Ils m'installent dans un fauteuil roulant i-Real™, une sorte de tripode fabriqué par Tuyota depuis un siècle, luxueux, efficace, pourvu de tous les gadgets indispensables à la vie sur Terre pour mon nouveau statut, celui de mutant de série B venu de l'espace… Je rectifie : VIP-hôte-de-marque-prestigieux-visiteur spatien. Comme ils sont très polis, ils ne me qualifient pas de monstre ou d'infirme, mais je sais bien, moi, que mon nouvel état, ici, c'est : handicapé. À demi-assis dans ce fauteuil high-tech super design, je suis un handicapé, rien d'autre. On dit "PMR", paraît-il, ici sur Terre : "Personne à Mobilité Réduite". Oui, plus que réduite, la mobilité !
De toute façon je ne suis pas ici pour me livrer à quelque activité physique que ce soit. Je suis invité par la ville, tous frais payés, pour… je ne sais pas trop… quelque chose comme une conférence sur la vie dans l'espace…
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Arrive mon accompagnateur, guide et attaché de presse. Accompagnatrice, plutôt.
— Lola Lokidor. C'est moi qui vous guiderai, vous renseignerai, vous seconderai pendant votre séjour terrestre, Docteur Tucru.
— Enchanté, Lola. Appelle-moi Rufus, si tu veux bien. Dans l'espace, personne ne s'entend vouvoyer. (Elle rit.)
Elle est rousse, la trentaine, la peau ambrée. Elle porte un short boxer et un haut style boxeuse, tout ça jaune canari. De ma position demi-assis, je peux voir qu'elle a des seins (deux) qui ne souffrent pas de la pesanteur. Ses yeux sont un tant soit peu orientaux, bridés, mais verts. J'ai une réaction idiote :
— Tiens, il y a des filles chinoises aux yeux verts, maintenant ?
(Elle rit.) — Tu as remarqué que je suis rousse, aussi ?
— Désolé. Je suis… hum… troublé. (Ça commence bien, tiens…)
…… etc.……
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La suite dans "En situation de handicap… dans le futur". Anthologie de 17 nouvelles réunies par Cécile Péguin, préface de Philippe Lefait. Éditions Arkuiris en association avec l'Asei.




PS. Hasard  ou synchronicité, Philippe Lefait sera aussi le président du jury fictions de l'édition 2020 du FIFH, où j'officie comme directeur artistique et sélectionneur.

jeudi 31 octobre 2019

La nuit des citrouilles venues de l'espace


« Halloween, ça sent la citrouille, Noël ça sent le sapin. » 
Proverbe Vermot.
« C'était des larves mais larve veut dire masque et aussi fantôme. »
 (Julio Cortazar. Axolotl.)

J'entends sonner les cloques de la chapelle scientologue voisine… pas mal de coups… Minuit, déjà ? Non, onze heures, par là… On vient de passer à l'heure d'hiver, non ?
Et puis j'entends sonner à la porte. C'est Halloween et on va avoir droit au défilé de gamins domestiques déguisés en monstres domestiques divers pour mendier des fraises tagada.
Avant d'ouvrir la porte et d'affronter cette nuit de 1er novembre, je relève le col de mon pyjama et j'en profite pour me tâter les oreilles. Faut toujours vérifier. Elles sont là, merci. À part ça, j'ai des bottes Melon™ aux pieds en prévision de la pluie, c'est la saison, et un chapeau Decuir™.
Personne à la porte. Je descends les marches du perron. Mes genoux accusent l'un comme l'autre 666 ans et peinent. Quand j'atteins l'allée du jardin encadrée de polydromes, je n'y trouve qu'un objet rondouillard pesant et flasque comme de la gelée de coing. Mais ce n'est qu'une citrouille ou une sorte de-, même pas taillée en lanterne hallucinogène selon la tradition. Si c'est une blague, ils n'auraient pas dû la faire cuire : la chose flasque évoquerait plutôt un alien type blobel en liberté conditionnelle ou un fatberg, un rejet des égouts capricieux. L'odeur, d'ailleurs, est excrémentielle. J'hésite à y toucher. Je pointe le bout de ma botte en caoutchouc et… Saperlipopette ! la chose l'enveloppe, l'attire, l'aspire avec un "Gurgle !" de plaisir goulu-glouton. Je tire mon pied en panique et me retrouve en chaussette, tandis que la pseudo-citrouille (venue d'un autre monde ?) absorbe le latex et rejette le fer du talon avec un "Splurt" joyeux mais dégoûtant.
Puis elle s'ouvre. Comme un… excusez-moi, je ne saurai pas le dire autrement… comme un vagin.
Sa chair intérieure m'apparaît, plutôt confiture de cerise que pâte de coing, elle. J'en suis tout tarabusté. Je sais que mes vaccins ne sont pas à jour et je me demande quelle nouvelle surprise vont me révéler les gargouillis lourds de menaces qui s'en échappent. Pas un bébé, j'espère.
Si !
C'est comme ces gâteaux géant d'anniversaire, d'où est censée sortir une pin-up, mais là, non / au contraire / hélas / par malheur… horreur ! c'est un bébé tout neuf, tout rose, aussi lisse qu'un linoléum. S'il y a quelque chose que je ne supporte pas, c'est bien les bébés, surtout devant ma porte par une nuit humide de Toussaint. Et s'il n'y en avait qu'un ! C'est une flopée, une cascade de bébés instantanés qui coulent à jet continu de cette panse aussi obstétrique qu'obscène. Cette contrefaçon de citrouille est une explosion démographique à elle toute seule. Elle décharge des bébés tout cuits comme un échinoderme Paracentrotus lividus (oursin violet) prolifère ses œufs dans l'eau de mer avec un sens avéré du gaspillage démographique.
Des millions de bébés !
La peur verte me fait dresser les cheveux sous mon chapeau, ça enfle jusqu'à un bon 42°. Brûlant de fièvre pédophobe, je fuis. Je fais demi-tour, je remonte l'allée gravillonnée, je fonce chez moi pour aller me faire cuire un œuf – mon en-cas de minuit –, ou chercher… je ne sais pas… du gros sel, des couches-culottes, une fourchette, un extincteur… Je grimpe le perron, mais il y a un signe tagué sur la porte – il n'y était pas tout à l'heure, quand je suis sorti… Ou bien ? Le genre de signe qui vous dit : « Si vous lisez ce signe sur une porte, n'entrez pas ! » J'entre quand même, parce que je suis comme ça, moi (Aventurier de l'Espace je fus, Aventurier de l'Espace je reste – à mes heures). L'intérieur est obscur et des centaines de chauves-souris factices volettent dans l'entrée à grand renfort de radar ultrasonique. Un cliquetis d'ossements trouble le silence. L'air est chargé d'une odeur de marée et de vibrations sinistres. Une momie au visage sac d'os m'accueille en claquant gaiement des dents.
— Bienvenue dans la joyeuse crypte de Pipistrella, la sorcelière rouge !
Je faillis frémir, mais en fait j'en ai déjà un peu marre. Recouvrant mon sang froid, j'allume la lumière en grand, tout en lançant à la cotonnade :
— Sors de là, Lola, je sais que c'est toi qui… (Et sans réponse je continue :) Où sont mes dents… mes gants de jardinage, il y a une chaloperie de chitrouille dans… (Il est un fait que, dans l'émotion, je suis sujet à des lapsus linguae.)
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Lola ne répond pas. Assise dans son fauteuil préféré au fond du salon, Lola tricote pour les pauvres, bien décidée à ne pas participer à la fête, à ne pas se laisser prendre par la mascarade annuelle d'Halloween… À ne pas entendre les cris, hoquets et jambes en flanelle de Rufus Tucru qui se débat dans l'antichambre avec ses chauves-souris et leurs radars, ses bottes dépareillées, ses simili-citrouilles molles. Elle capte bien qu'il a fait dans son froc et ce n'est pas digne de lui ni d'elle. Elle ne l'a pas épousé pour ça. Elle avait épousé l'Aventurier de l'Espace, celui qui parcourait la g'laxie de planète en planète, combattant les Pédoncules aux yeux monstrueux, plongeant dans les trous noirs… (D'un autre côté, il lui était arrivé de rapporter du cosmos un plein topperware de cette fameuse matière noire de l'espace et dès qu'elle l'eut ouvert, elle l'avait déversée dans les chiottes : c'était du caca – rien d'autre. Après cette digression digne de Gilles de la Tourette, Lola se met un disque de Mozart. Ça soigne tout.)
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Je constate alors que c'est elle qui porte mes gants de jardinage. Comment peut-elle tricoter avec ça ?! Hasard funeste ? Déviation orthographique ? Je ne crois pas si bien dire. L'ouverture de Don Giovanni me frappe en pleine face. Je recule, abasourdi. La porte est encore ouverte, je me retrouve en bas des marches, assis sur mon cul dans l'allée. De part et d'autre du gravier, c'est le pandémonium. Les bébés-citrouilles ont grandi (si vite ?!), il font tous entre huit et douze ans, et sont déguisés en l'honneur de la Toussaint selon cette absurde tradition américaine qui fait de la fête des morts une quête effrénée de confiseries chimiques. Mais voilà, cette année, les quémandeurs de Halloween, c'est eux : les enfants de la créature cucurbitacée venue d'ailleurs.
Ils s'avancent, innocents, vénéneux, les mains pleines de crapauds, les yeux pleins de bouillon, les vers tirés du nez et le sourire en dents de scie, le cœur à cœur ouvert, un pied dans la tombe, l'autre à côté de leurs pompes funèbres. Ils sont tous affublés de clichés creepies : squelettes, momies, zombies, sorcelières et reines de pique, chat de fromage anglais au sourire niais, viandes froides, filles-fleurs cannibales, possédés, surdoués, blonds platinés de la pire espèce, petit homme vert en provenance directe de Mars la rouge… J'en vois qui portent comme des offrandes des courges à oreilles de lapin, ou à cornes de bouc. Je vois un Einstein miniature tirant la langue, un Arlequin fou, une créature de Frankenstein, un Dracula, une momie, le bossu incendiaire de Notre Dame… Je vois un enfant tout en noir, au costume de cavalier, une coloquinte sculptée à la place de la tête. Il la saisit à deux mains et la jette à mes pieds comme la momie de Rascar Capac éclate sa boule de cristal. La cucurbite éclate – vapeur verte. De dedans, surgit un chat noir, je le fends en deux d'un coup de laser, il en sort un rat gris anthracite qui me fixe de ses petits yeux rouge cruor avant que je l'abatte à son tour. Dedans, c'est une masse de cafards. Dans les cafards, des virus H5N1 – sûrement. Je repère un gosse au teint cireux. Sur son crâne trop rond, trop lisse, une mèche de cheveux unique, tressée, dressée comme une mèche de bougie. Allumée. C'est pratique, planté sur place, il éclaire tout un coin du parc. Entre les mains, il tient un grimoire aux feuillets de parchemin blême. Il lit, dirait-on. Les mouches et autres insectes viennent se griller à sa flamme et s'écrasent entre les pages. Super camouflage. Il y en a, quand même, je me demande si ce sont bien des enfants travestis ou… autre chose. Ce walking dead, là, on voit à travers… Ce n'est pas qu'il soit transparent, c'est qu'on voit entre ses côtes, comme si son fantôme hantait encore son propre corps tout mouru. Et celui-là qui semble tout juste extrait d'une fosse marécageuse, entouré d'un troupeau gargouillant de grenouilles, œufs d'oiseaux, champignons déjà mangés, déjà vomis. Odeur de pourriture moisie – ou vice-versa. De quelles racines de jusquiame ou de belladone s'est-il nourri pour être si gluant, si verdâtre ? Et encore un chirurgien ganté masqué, un Belzébuth avec ses mouches, une bête du lagon noir, tout en écailles… La mante religieuse taille 10 ans me fait douter aussi, tant parfaite elle est… Où est-ce qu'on loue ce genre de postiche ? Comment un enfant sain peut-il se glisser dedans ? Au pied d'un cyprès, un puits s'est ouvert, dégueulant un grouillement de spaghettis trop cuits. Une procession de souris pastafaries l'entourent, piaillant des psaumes apocryphes  pâteux. Des zombies indignés défilent en clamant « Laissez les morts vivre ! ». Je compte sept nains de jardin… mais ça, je les reconnais, c'est les miens. Lola m'en offre un à chaque anniversaire de notre rencontre, il y a six ans… (Six ans… donc, il y en a un en trop ? Un simulacre dickien ? Comment le reconnaître ?) Il y a même un mini King Kong, qui ne suggère son gigantisme que grâce à la minuscule poupée de Fay Wray qu'il tient dans sa main velue – en fait une figurine de Schtroumpfette de cinq ou six cm, mais qui crie comme une vraie scream queen de série B.
Plus loin, aux branches des saules en pleurs pendent andouilles, andouillettes, jeunes mariées en robes d'organdi, saumons fumés. Des gorgonzolas planent dans l'air au dessus de la rue où se succèdent les corbillards-carrosses-citrouilles roulant à tombeau ouvert, sirènes hurlant des chansons de corps-de-garde. Visions fatales. J'arrive au stade de la lividité taciturne pour ne pas dire cadavérique. Mes yeux fondent en contrées inconnues.
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C'est comme ça, Halloween, c'est la parousie-partouze d'après l'apocalypse, mais provisoire, avant que tout retombe dans le macabre monde souterrain. Je ne savais pas que ma plouse pouvait porter tant d'enfants, nouveau-nés et morts-vivants à la fois. Toutes ces âmes perdues, ces spectres d'outre-tombe, ces…
… Mais qu'est-ce que je raconte, moi ?! Ce sont des gosses, seulement des gosses qui viennent mendier des bonbons à l'occasion d'Halloween en chantant faux des faux requiem, bande de voyous gourmands qui vont se retrouver obèses et diabétiques à vingt ans et ça sera bien fait pour eux.
Trop de masques grotesques ! Je me précipite sur le plus proche fac-similé, j'enfile trois doigts dans son oreille et je lui arrache son masque. En dessous – c'est terrible ! – il a la même tête que le masque, couturée, pustuleuse, à la grimace torve. J'enfile trois autres doigts du côté de son autre oreille, j'arrache la seconde couche de masque. En dessous – horreur ! – c'est un visage de bébé rose aux cheveux frisés comme des virgules, un air poupin très Renaissance, de grands yeux bleus si purs, tel que je les ai tous vus au sortir de leur citrouille-vagin venue d'un autre monde ! Il me sourit de toutes ses petites dents trop pointues.
Sous mon front, tout est noir.
Une douzaine d'huîtres traversent le jardin à la queue-leu-leu.
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Je suis rentré dans la maison, semble-t-il. Je rampe sur le carrelage art-déco du couloir. J'entends la cloque de la chapelle voisine – encore elle ! – sonner le quart avant minuit. J'entends les psaumes des enfants envahisseurs, leurs dies irae, leurs requiem chantés de leurs voix saturées d'aigus et d'aiguilles de cyprès.
Il va bien falloir en finir avec eux. Je pense aux bonbons à la strychnine dont je possède une réserve parfaitement légale depuis des années. (Mais un poison qui a dépassé la date limite de consommation est-il encore mortel ?)
Je ressors, décidé, tout fringant, et je les appelle : 
— Entrez, entrez ! Il y en aura pour tout le monde !
Ils se rassemblent au pied du perron, des sourires avides ravis, des yeux brillants pleins d'air. Tel Jésus multipliant les biscottes, je distribue la chimio préventive du bon monsieur Haribo.
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Je passe sur l'épisode d'agonie, terme qui n'a pas de pluriel – pourtant employé ici dans un sens collectif. Après, c'est pas fini, il va falloir enterrer tout ça. Je vais chercher une pelle. En passant, je hèle Lola :
— Puisque tu passes du Mozart, mets-nous le Requiem, ça m'encouragera. Et rend-moi mes gants de jardinage !
Je bêche avec l'énergie d'un fossoyeur en fin de droits. Une grande fosse. La plouse est foutue, tant pis. Le quart après minuit sonne. Curieux, quand même, que je n'aie pas entendu les douze coups fatidiques, entre les deux quarts… Enfin, ça y est, bon débarras. Y aura plus qu'à reboucher. J'ai eu un petit doute quant au nain de jardin surnuméraire, alors je les ai tous mis… Et puis c'est curieux, le gamin qui faisait l'homme invisible, je ne l'ai jamais retrouvé. Juste un petit tas de bande velpeau. Et celui qui faisait la chandelle…? Il a dû fondre tout entier.
Mais la nuit n'est pas finie. il y a toujours cette citrouille suspecte au coin de l'allée.
Lola m'a rejoint au bord de la fosse.
— Cette créature n'a rien d'humain.
— Bien chûr, ch'est une chitrouille, on n'a que chinquante pour chent d'ADN en commun.
On se regarde, Lola et moi. Je pense à la baignoire d'acide que nous gardons dans la cave (en toute illégalité, celle-ci). Elle pense comme moi. Moi je suis crevé. Je lui rends les gants. Elle s'en occupe.
Après encore, il faut bien se débarrasser aussi de ces cent litres d'acide oxhydrique avec alien citrouilloïde dissout dedans. Et reboucher. La pelle, encore. Va y avoir vraiment du monde, sous la plouse.
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Drôle de planète !…
Je m'appelle Xi-trull, sur la mienne. Je suis un peu déçue. Je m'apprêtais à enfanter quelques millions d'œufs de "citrouille venue d'un autre monde" comme ils disent ici, quand tout ce bazar s'est déclenché, avec toutes ces simagrées folkloriques locales, ces "bébés" atteints de mortitude, ces filles sur la pente fatale, ces ornithorynques garou mangeurs de racines de pissenlits. Tous ces zozos fardés qui frappent aux portes en chantant des éloges funèbres ou des élégies morbides, qui mendient pour obtenir des bonbons empoisonnés.
Et maintenant cette rouquine qui me plonge dans un bain de flouxe molybienne* à bonne température. Trop gentille. Je me contente de faire semblant de me dissoudre comme un honnête extra-terrestre en fin de bobine. Elle me balance dans la fosse avec la flouxe par dessus les petits cadavres silencieux. Mes bébés.
Salut à tous, les enfants, je ne vous apporte pas des bonbons, moi. Mais mes gènes.  Patientez. Bientôt, ce sera l'heure de la grande MUTATION.
Je serai VOUS, vous serez MOI, nous serons UN. Et le monde nous appartiendra.
— Le monde ? Et qu'est ce qu'on en fera ? demandent en chœur tous les ingénus mort-nés bourrés de sucreries.
— Çà ! Je n'en ai pas la moindre idée.
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* Voir "Protoplasme", in "Gastronomie du futur, etc.", anthologie Arkuiris à paraître.

PHILIPPE CAZA / mai 2019


dimanche 6 octobre 2019

Arrêtez les bébés !


Ça s'est passé le temps de ma vie : 1941 : 2,3 milliards. 2019 : 7,5 milliards.
Population mondiale plus que triplée en 77 ans.
Le principal problème du monde, celui dont découlent tous les autres, c'est la surpopulation ("on" ne veut pas le savoir, mais au fond "on" le sait). Le monde est trop plein de monde. En conséquence voici ma proposition. Un nouveau parti politique : Le DECPOP. Son programme : supprimer plein de gens.
Il y en a qui disent : « C'est pas la peine, y a qu'à attendre », MAIS faudrait quand même y mettre un peu plus de bonne volonté. Donner un coup de pouce. Les tsunami, les grippes aviaires, les sida, les guerres dissymétriques, c'est nul.
« Nous on veut pas d'enfants, mais les nôtres feront ce qu'ils voudront. »
— Alors on ne peut plus jouir tranquillement de l'appel de nos hormones, de la voix de la Loi Naturelle qui nous dit "faites des enfants" ?!
— Et bien non, on peut plus. Je dirais même "on n'a plus le droit". Au nom de la qualité de vie et même de la possibilité de vie de nos descendants, au nom de la survie de l'espèce.
— Mais, si on fait plus de bébés, y aura PAS de descendants, y aura plus d'espèce !
— Si, parce que le "ON" qui ne ferait plus de bébés n'est pas, ne sera jamais généralisé à toute la Terre. Il y aurait donc seulement MOINS de descendants – et heureusement pour eux. Nos descendants ne vivront mieux (ou simplement ne vivront) que s'ils sont moins nombreux. Mieux vaut un milliard de Terriens heureux que huit milliards de crève-la-faim.
En fait, quant au droit des pays pauvres à se développer (cf article précédent)… ou au droit de tout un chacun à faire des enfants (couples, célibataires, homo, hétéros, trans… j'en oublie ?)… on peut poser la question comme suit :
— Au nom de la Justice humaine et politique (expression qui, en partie, cache la culpabilité post-coloniale), est-on prêt à sacrifier l'espèce humaine ?
OU :
— Au nom de la survie de l'espèce humaine, est-on prêt à sacrifier la Justice ?
Pour moi, le choix 2 est évident. La justice est une idée, un idéal, une abstraction. L'espèce est une réalité.
La justice est une invention humaine. Si l'espèce disparaît, la justice disparaît avec elle. Si l'espèce persiste, même au prix du sacrifice (temporaire) de la justice, il reste des chances qu'on puisse un jour rebricoler une justice. Sinon, le néant : ni espèce, ni justice.
C'est horrible, ce que je dis ?
Bien sûr, c'est horrible. Mais il faut sans doute maintenant poser les questions comme ça – c'est nouveau dans l'histoire du monde. Situation extrême, nouvelle, unique. Dans des conditions plus locales en temps et espace (je pense à l'époque de la résistance, en France, je pense aux propos de Camus sur le terrorisme…), quand il s'agit de sacrifier ou non un membre d'un groupe au nom de la justice, ou au nom de la survie du groupe entier, le problème se pose différemment : hors de ce groupe, il reste d'autres groupes, et quelque part ou demain, encore de la justice possible, encore de la survie possible.
Là, ici, maintenant, non.
(Et tout ça sans parler GPA ou PMA qui ne me dérangent pas spécialement sur le plan moral ou philosophique mais qui font partie des aberrations natalistes d'un monde surpeuplé…)
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