mercredi 31 juillet 2019

LA TROUILLE, ÇA FAIT PEUR


Ce qui est manifeste chez ces députés et autres qui s'attaquent à Greta Thunberg – ou pire, chez Onfray – ce qu'ils manifestent, c'est la trouille. Il y a la trouille du réchauffement climatique (la surchauffe) qui vient. Et de l'effondrement civilisationnel qui vient avec. Avec en parallèle la trouille de la société transhumaniste qui vient aussi, paraît-il, pleine de cyborgs et d'algorithmes devins… Et puis, plus traditionnelle, la peur des jeunes qui vont nous remplacer… Et, encore plus archaïque, la peur du monstre : l'anormal, le bizarre, le handicapé, le débile, l'idiot, l'autiste

C'est aussi que nous savons qu'il vient aussi, l'autisme généralisé ; il n'est que de voir les rapports sur sa montée en nombre, au Canada ou ailleurs. (Exemples : « L’estimation de la prévalence de l’autisme au Canada, incluant les enfants et les adultes, est de 1 sur 94. Chez les enfants et les adolescents âgés de 5 à 17 ans, la prévalence globale du TSA selon le rapport 2018 est de 1 sur 66. Aux États-Unis, environ 1 enfant sur 40 est atteint d'autisme, selon une enquête réalisée en 2016, mais dont les résultats ont été publiés fin 2018. Selon une étude publiée le 27 avril 2018 par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains, la prévalence de l’autisme aurait atteint 1 enfant sur 59 aux États-Unis en 2014, contre 1 sur 68 en 2008. ») (Sur le site autisme.qc.ca)

Une catastrophe de plus qui vient, donc. Ajoutons celle de la baisse générale du QI. (notre-planete.info/actualites/91-baisse-QI-Europe)

Et voilà que "ces jeunes crétins", autistes ou non, syndrome Asperger ou non, ces espèces de cyborgs ou d'extra-terrestres sans émotions se mettent – ô scandale ! – à faire la grève des études et à nous réprimander – et trop sérieux pour leur âge, avec ça. (L'insistance d'Onfray sur ce point prête à rire, lui qui est toujours sérieux comme un pape – un pape athée.) — Mais retourne donc à l'école, petite conne, tu parleras quand tu seras savante, quand tu auras 50 ans – ou seras morte grillée. C'est vrai que ça fout la trouille, ces jeunes qui ne vont plus à l'école… Qui ne connaissent du monde que ce que leur en disent le médias immédiats et ces maudits rézozoziaux. Si encore ils se contentaient de s'abrutir dans leurs jeux vidéo, leurs séritélés et leurs selfies nuageux, au lieu de nous faire la leçon.

… Et puis, bien entendu, ils sont ma-ni-pu-lés ! Comment une Greta Thunberg pourrait-elle ne pas l'être, puisqu'elle est autiste, c'est-à-dire idiote – par définition. Ainsi parle la mentalité collective niveau "brève de comptoir" pas drôle.

Il est amusant, parallèlement, de voir que la (discutée) saison finale de Game of Throne place au pouvoir, non sur le trône de fer ironiquement cramé par le dragon de Dænerys, mais, adoubé par ses pairs (les quelques survivants du casting), le jeune Brandon-dit-le-Rompu, paraplégique depuis la première saison et vivant en fauteuil roulant… et qu'il choisit comme "Main" (son premier ministre) le nain Tyrion. Deux "tarés" au pouvoir !

Le futur est aux handicaps et aux handicapés !

Et voici que chez nous, dans le monde réel, la voix de la jeunesse, réaliste et inquiète, celle qui sera confrontée inéluctablement au désastre qui vient (désastre autant fait de grands spectacles atomiques, tsunamiques, pandémiques, que de ravages locaux, individuels, intimes), leur voix, leur porte-parole, disais-je, est une jeune fille handicapée – dite "handicapée". Pour autant est-elle moins justifiée qu'une autre ? Ou plus justifiée ? Ni l'un ni l'autre. Elle est une fille d'aujourd'hui/demain comme des milliards d'autres. Peut-être que ses méprisants moqueurs, Onfray au premier chef, devraient un peu se renseigner sur le syndrome d'Asperger avant de l'insulter. Les surdoués et les Asperger sont des êtres humains élevés par les humains, non des enfants-loups, peut-être des mutants "homo superior" qui ne peuvent développer leurs capacités dans la société telle qu'elle est et qui s'enferment dans leur tête et leurs petits rituels pour échapper au bruit tonitruant qu'elle produit, cette humanité qui ne peut que les considérer comme débiles ou autistes. — Ils ont du mal à communiquer, certes, mais quand l'une s'y met, c'est sans doute qu'elle a vraiment quelque chose à dire, manipulée ou non.

Ne mythifions pas. Les Asperger ne sont pas forcément des génies, mais « Les enfants atteints de syndrome d’Asperger sont souvent des enfants intelligents, perfectionnistes et exigeants qui accordent une importance particulière aux détails pouvant échapper aux autres. Ils ont des centres d’intérêt précis qui sortent parfois de l’ordinaire pour des enfants de leur âge, par exemple la conquête spatiale ou les trains. Ils sont doués d’une mémoire remarquable et la logique est le fondement de leur raisonnement. Ils possèdent également une grande lucidité et une bonne capacité d’analyse» (Sur le site passeportsante.net)

On aimerait bien, parfois, avoir des hommes politiques ainsi intelligents, perfectionnistes et exigeants, accordant une importance particulière aux détails pouvant échapper aux autres et dont la logique soit le fondement du raisonnement, sans omettre la lucidité et la capacité d’analyse.

On aimerait bien que les prévisions alarmantes ne soient pas dites "alarmistes" – dévalorisation immédiate. On aimerait que ce qui nous inquiète, ce qui nous fout la trouille, ne soit pas la pensée de certains, type Jared Diamond, vue comme une sorte de psychose parano et donc d'emblée discréditée… mais le contenu de leur pensée.

On aimerait bien voir les médias comme les politiques ou les philosophes éviter les termes bibliques comme "prophètes", Apocalypse, Armageddon, Jugement dernier, Ragnarök (ah non, tiens, bizarre, personne ne cite le Ragnarök, c'est joli, pourtant, Ragnarök, le Crépuscule des dieux, Wagner, tout ça…). Évitons aussi, question références mythologiques, Yggdrasil, magazine new-age qui veut nous faire passer l'effondrement bien réel à venir pour un grand chemin initiatique spirituel. Amen.


mardi 30 juillet 2019

Le cercle des prophètes disparus


Évidemment ces manifestations de Jeunes Climatiques adressent leurs reproches et leurs demandes d'action aux États, aux gouvernement, aux hommes politiques, comme si ceux-ci avaient encore le moindre pouvoir (impuissants volontaires, ils l'ont cédé aux multinationale et à la finance… et à NOUS, notre individualisme, notre sacro-sainte "liberté" individuelle). Un exemple : un gouvernement met une taxe timide sur le diesel et c'est la révolte des gilets jaunes. 
Et pour corriger aussi un journaliste, Greta Thunberg ne milite pas pour "la protection de l'environnement", pas plus que pour le "respect de la nature", mais pour la survie de l'humanité.
(Je reprends quelques lignes d'un post vieux de 4 ans (2014-01-05)
Pensée panoramique.
À la pensée unique, vision unidirectionnelle, s'oppose la vision panoramique. Chaque point de la ligne d'avenir est un carrefour où de multiples options se proposent. Patte d'oie… éventail… On peut percevoir ça comme un chaos un peu effrayant, une insécurité. L'avenir, au lieu de se dessiner dans un créneau étroit, une ornière prévisible, est ouvert, c'est-à-dire imprévisible… c'est-à-dire risqué… ce qui se rapproche de la réalité naturelle.
Il va falloir évaluer des options et choisir, décider. C'est fatigant mais ça peut se vivre aussi comme une ouverture enthousiasmante aux opportunités. Le progrès se définit alors comme non seulement contingent mais multidirectionnel, arborescent. Et là, quand on constate une erreur dans la trajectoire, ce qui s'exprime par « mais comment en sommes-nous arrivés là ?! », on peut revenir au carrefour précédent et essayer une autre piste. On a le droit. Ça n'est pas mal, ou lâche, ou réac… On ne va plus dans le mur sur sa lancée, on n'hésite pas à 1) revenir en arrière, 2) changer de direction.
Ceci à l'aide de la raison : nous ne sommes pas des aventuriers de roman, le futur n'est pas un défi audacieux, c'est un travail à faire.
Une heuristique de la peur (Hans Jonas, "Le Principe responsabilité")
Pour ça, il faudrait sans doute un peu plus avoir peur. Ou plutôt avoir peur un peu mieux. Non la peur qui vous abat, vous roule en boule sous votre couette, mais celle qui, adrénaline aidant, vous active en vue de vous préserver. En l'occurrence, au delà de la préservation personnelle, c'est de celle de l'espèce humaine qu'il s'agit. Donc non la peur enfantine qui demande à être rassurée par une ligne de conduite inamovible, mais une peur adulte, réfléchie, justifiée par la connaissance du risque du "si on continue comme ça" et donc prête au "essayons autre chose" (ça ne peut pas être pire).
Toute la question est : N'EST-IL PAS TROP TARD ? La réalité en cours (catastrophe) n'a-t-elle pas passé un seuil qui rend impossible tout retour vers un carrefour précédent où nous aurions encore le choix d'une autre voie ? (Avons-nous encore le choix de "On arrête tout et on fait un pas de côté" ?…) Dans ce cas, il devient difficile de prédire quoi que ce soit, à part les bains de sang. Et d'imaginer autre chose que l'obligation de s'adapter. Futur survivaliste où, contraints et forcés, on abandonne le conditionnel (le "si on continue comme ça, il se pourrait que…") pour le réel impitoyable ("comme on a continué et on continue comme ça, il est certain que…").
Destin
« Se faire prédire l'avenir ? Surtout pas ! La vie est déjà bien assez compliquée comme ça. »
(Rufus Tucru, "Avortez, nous ferons le reste", éditions du Borborygme, 2709 AEC)
Et cela n'a rien à voir avec un quelconque mystique Destin, Destinée, Providence… Le destin, ça n'existe pas (je le préfère en anglais : there is no such thing like fate.). Cela a tout à voir avec la résultante de faits accomplis, causes situées dans le passé et donc intraitables. Le rouleau compresseur de l'histoire en tant qu'enchaînement de causes. L'inertie du train lancé… (Les philosophes appellent cela la nécessité.) Si vous vous découvrez un cancer du poumon alors que vous avez arrêté de fumer depuis 10 ans, c'est que le mal était/est fait. Si fumer vous tuera, arrêter de fumer ne vous rendra pas immortel. L'état actuel/futur de l'atmosphère est la conséquence de ce que nous, les industrieux humains, y avons balancé jour après jour depuis 200 ans. Le mal est fait. Si la production de gaz à effet de serre nous tuera, arrêter d'en produire ne nous sauvera pas. (Et ce n'est même pas comme si on pouvait, comme ça d'un coup, arrêter d'en produire…)
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Niels Bohr : "La prévision est un art difficile, surtout quand elle porte sur le futur."
On peut s'amuser à spéculer sur le passé. « C'était prévisible », dit-on (vainement)… Et parfois, même, ça a été effectivement prévu, et on retrouve trace de ces prévisions dans des journaux ou des livres d'époque. Mais cette opinion ou ce déterrement des prévisions passées n'ont de sens que dans le présent. Un flash-back ne ramène pas dans le passé : il est là pour dire quelque chose maintenant, du genre « on vous l'avait bien dit ! » Ce qui est vain. (Sauf dans les uchronies et les histoires de voyage temporel, qui ne sont rien d'autre que des jeux littéraires amusants et vains.)

« Je n'ai pas peur de l'avenir parce que je n'en ai pas. » (Un lycéen en 2018)
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jeudi 25 juillet 2019

MY NAME IS POCALYPSE, GRETA POCALYPSE


Divers députés qualifient Greta Thunberg, la jeune militante climatique de “gourou apocalyptique… prophétesse en culottes courtes, prix Nobel de la peur"… et parlent d'"infantilisation obscurantiste, moraline et terreur par la peur".
En plus, elle s'est déscolarisée, ce qui est très vilain.
Et encore, aucun n'a osé la traiter de mongolienne.
« L’écologie a besoin de savants, pas d’une ado manipulée. » (Manipulée certainement par l'affreux lobby sans scrupules des marchands de bougies et de tomates bio…)
« Pour lutter intelligemment contre le réchauffement climatique, nous n’avons pas besoin de gourous apocalyptiques, mais de progrès scientifique et de courage politique. »
Ça, du courage politique, messieurs les hommes politiques, vous en avez besoin, oui – c'est ce qui manque le plus.
La petite se permet de vous faire la morale ? Oui. Ayez honte, oui !
— Et nous tous, ayons honte, vieux et vieilles, même emplis de bonnes intentions !
— Non mais euh… NOUS ? On n'y est pour rien, NOUS… On n'est pas responsables !
— Comment ça ? T'as jamais mangé d'oranges venues de Californie ? T'as jamais roulé en voiture ? Pris l'avion ? T'as jamais surfé sur le Net et les millions de mégawatts de ses data centers ? Porté un tee-shirt made in Taï Wan ?… Responsable, tu l'es tous.
— C'est pas français, ce que tu dis.
— Je sais, mais je me comprends.
… Mais des "savants" ? Du progrès scientifique ? Les savants, vous en avez des flopées, ça fait même un moment, dans les 50 ans, qu'ils alertent, brament, pleurent… lobbyitent en chœur…Vous les avez écoutés ? Ou même seulement entendus, les climatologues du monde entier ?
Des données, vous en avez des brouettes, des preuves scientifiques, des wagons entiers. On envoie même encore des satellites capables de mesurer au cm près en temps réel la montée des eaux… l'éjection en orbite d'un tel satellite étant un élément parmi des milliers d'autres à concourir à la surchauffe climatique. (Quel est le bilan carbone d'un envoi de satellite artificiel bourré de bonnes intentions scientifiques ? Y a quelqu'un qui en parle ? Quel est le bilan carbone de l'envoi d'une équipe scientifique en Antarctique à creuser des carottes glaciaires pour nourrir leurs gros ordinateurs ? Ou en Arctique canadien à mesurer la fonte du permafrost et ses émanations de méthane – gaz à effet de serre ?)
Ça, mesurer, on sait faire. C'est le boulot des "savants".
Mais prendre des mesures ?
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* Moraline : nom inventé par Nietzsche pour qualifier la morale chrétienne et utilisé de nos jours péjorativement envers toute bien-pensance.
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Quant à François Ruffin, député s'adressant à ses confrères à propos du traité Ceta, fait-il partie des prophètes d'apocalypse, des gourous en culotte courte ?
« Le permafrost du pôle Nord fond 70 ans plus tôt que prévu – et c'est une catastrophe. Voilà la nouvelle écologique, la nouvelle dramatique du jour. […] On va crever de chaud. On va crever tout court. On fabrique l'enfer sur Terre avec les températures de l'enfer. Je suis sûr que le soir, nus entre vos draps, dans le silence de vos consciences, vous êtes comme inquiets, angoissés pour vos enfants. Je le suis pour les miens. L'envie de chialer quand je songe au monde dévasté qui se dessine, qu'on leur laissera. »
Trop lyrique ? Trop émotionnel ? Trop bourré de moraline apocalyptique ?
(à voir sur YouTube ou sur FBook)
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Quand l'avenir effrayant s'avère, pitié pour les pythies !
Sur la question des "prophètes de malheur", il faut se rappeler le  paradoxe de Jonas (celui de la Bible ou bien Hans Jonas).
Le principe du prophète (ou plutôt devin ou oracle) c'est que, théoriquement, il connaît l'avenir qui, par définition, n'existe pas encore. (C'est donc irrationnel, en tout cas en ce qui concerne les sibylles, pythies et devins traditionnels. Par contre, les prévisionnistes modernes s'appuient sur des données scientifiques, leur analyse et la prolongation des courbes.) Le paradoxe du devin, c'est que s'il révèle l'avenir, il le change, et donc ses prévisions s'avèreront fausses. (Et ce n'est pas Philip K. Dick qui me contredira…)
Et donc le devin ne prévoit pas l'avenir, il prévient sur l'avenir, et essaye ainsi de prévenir l'avenir, c'est-à-dire d'empêcher ses propres prophéties de se réaliser.
Il prophétise le pire POUR QUE ÇA N'ARRIVE PAS. (Et donc tous les prophètes sont des faux prophètes, des masochistes et des menteurs – ou des gens qui ne demande pas mieux que d'avoir tort.)
Certains prétendent (c'est peut-être là qu'ils ont peur, les hommes politiques) que la parole du prophète est performative et qu'elle peut donc provoquer ce qu'elle prévoit. « Ne parle pas de malheur ! », dit-on. Comme si on se sentait entouré de puissances infernales prêtes à nous sauter dessus, comme appelées par la parole. La parole, c'est vrai, ne se contente pas de dire ce qui est, elle impressionne, elle agit sur l'interlocuteur. Ceci est valable quant à l'action de la parole sur les consciences, certes, mais sur les choses ?! Sur le climat ? Sur l'effet de serre ? Le "Fiat lux" divin… c'est loin dans les arrière-plans de la superstition.
Par contre, si la parole agit, si elle est performative, oui, que ce soit en imprimant sur nos consciences : remuez-vous le cul !

Signé Caza Pocalypse (dit aussi Philippulus le Prophète).


lundi 22 juillet 2019

UN DOSSIER GROS COMME LA LUNE


Dans le cadre du dossier "Conquête de l'espace", et malgré quelques répétitions obsessionnelles, je vous passe tels quels deux petits textes publiés dans le Psikopat n°306, consacré à, justement, la c… de l'…

GULANITE À GOGO
— Si la Terre est foutue, on s'en fout, on terraformera Mars et on émigrera.
— Et si on s'occupait plutôt de terraformer la Terre ?
Dans la série télé "Défiance", des extraterrestres veulent terraformer la Terre (plutôt extraterraformer, disons…) à l'aide de gulanite. En fait, c'est ça qui nous manque : de la gulanite (en quantité industrielle).
Par exemple, pour terraformer Mars et y installer une colonie, il faudrait toute l'eau de la Terre (et non polluée de préférence) et toute l'énergie de la Terre. Et justement, c'est con, c'est de ça qu'on manque le plus, l'eau et l'énergie. Quant au temps que ça prendrait… 200 ans, 2000 ans ? On a le temps de crever la gueule ouverte ici.
Bref, rien de plus con que l'idée de la conquête de l'espace – et c'est un vieux fan de SF qui vous le dit.
Bien sûr que c'est intéressant, scientifiquement parlant, d'explorer le cosmos, la Lune, Mars et le reste, bien sûr ! L'arnaque, c'est de nous faire croire qu'on pourrait y émigrer un jour. Qui ça, "on" ? Nous présents ? Nos descendants ? Combien ? Quand ? Tout ça pour dire « Bon d'accord, on a pourri et réchauffementclimatiqué la Terre, mais c'est pas grave : notre Avenir est dans l'Espace, la dernière Frontière… l'Odyssée de l'Espèce, etc.…» Et les joyeux astronomes passent leur temps à dénicher des planètes rocheuses "comparables à la Terre" (vues de loin) dans les confins cosmiques. Bullshit !
On se croirait dans ce vieux roman de Frederik Polh et M.C. Kornbluth, "Planète à gogos" (1952) où des pubards sans scrupules (pléonasme) mettent en vente Vénus, parcelle par parcelle, aux gogos consommateurs terrestres surpeuplés, prêts à avaler n'importe quel rêve. La SF a raison quand elle promet le pire. De nos jours, on a Elon Musk qui veut nous vendre ses Tesla électronucléaires, ses lanceurs de satellites et son tourisme spatial – tout cela à grand renfort de kérosène… et pour comble la colonisation de Mars – tous les rêves débiles de la rétro-science-fiction.
Face à la finitude, on déplore que la Terre soit trop petite, c'est-à-dire qu'elle interdise une expansion infinie de l'espèce humaine. Mais c'est un peu comme déplorer la brièveté de la vie, cet obstacle imbécile à l'immortalité. Désolé, mais la réalité c'est que l'individu finit : ça s'appelle mourir… C'est que le monde arrive au bout de ses peines, humanité comprise. (Et moi-même je n'en ai plus pour longtemps). C'est con mais c'est comme ça.
… Et on sait même pas s'il y a quelque part des extraterrestres qui pourraient nous fournir en gulanite
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« Je hais l'espace ! » (Sandra Bullock dans "Gravity")
Quelque part durant le 3ème millénaire, une expression vieillotte changea de sens et même d'orthographe. "Mettre la main à la pâte" devint "mettre la main à la patte" : les manipulations génétiques permettaient de fabriquer des quadrumanes. Idéal pour des cosmonautes : dans l'espace, en état d'impesanteur, les pieds sont inutiles et quatre mains sont par contre très efficace pour s'accrocher partout et se déplacer en brachiation dans un milieu organisé pour (une station spatiale en orbite) comme des chimpanzés dans une forêt tropicale. L'espèce humaine était en pleine évolution – ou involution, peut-être…
« Terrien téléphone maison »
À peu près à la même époque les Terriens furent nombreux à mourir d'une entorse aigüe du pouce compliquée de pulpite exémateuse, les petits poucets et petites poucettes cliquant sur leurs mobiles en cette ère cellulaire de la téléphonie. Jusqu'à ce qu'une nouvelle mode apparut, celle d'une puce informatique connectée greffée derrière l'os mastoïdien, ce qu'on appela "la puce à l'oreille", autre expression vieillotte remasterisée pour l'occasion. Évidemment, comme d'hab', il y eut des conséquences inattendues : on découvrit que les puces captaient toutes les pensées subvocalisées de chacun, les in petto, et les transmettaient à une base de données installée par des hackers cosmonautes quadrumanes anarchosyndicalistes sur la station spatiale en orbite. Une wiki-fuite et ce fut la psycho-cata : télépathie pour tous ! Tout le monde partageait les pensées de tout le monde 24 heures sur 24. Total : tout le monde devint fou.
Noyé dans une grande soupe de pensées sauvagement partagées, chacun ne songeait plus qu'à se faire dépuceler l'oreille et retrouver le silence de la déconnexion. Les suicides se sont comptés par milliards – c'est déjà ça. Quant à faire des voyages spatiaux ? Rejoindre les hackers sur la Lune ? Aller terraformer Mars et coloniser Alpha Centauri ? Défier la pesanteur et la relativité ? Plonger dans des trous noirs ? Bah… Autant rester sur Terre à manger des fraises entre survivants décérébrés.
Les astronautes quadrumanes redescendirent sur Terre la queue entre les jambes (ils avaient aussi une queue préhensile). On les installa dans des zoos (il n'y avait plus de forêts ni de chimpanzés depuis belle lurette). Le public les bouda. Quant aux stations spatiales en orbite, elles ne demandaient qu'à se rétamer la tronche par terre et ne s'en privèrent pas.
La loi de la pesanteur toujours gagne.


Le dessin est issu du même numéro du Psiko et n'a rien à voir avec la c… de l'…

samedi 20 juillet 2019

EN PLEIN DANS LA LUNE


Le voyage dans la lune que l'on commémore, on est en quelque manière forcé d'admirer ça. Quand même ! C'est fort ! L'homme est fort… on est forts…
Nous sommes en fait pris en otages par ce sentiment romantique de la puissance technologique. De même Mars… À quoi ça servira d'envoyer des gens mourir sur Mars, au prix que ça coûte ? Mais la performance ! Le spectaculaire ! Et cette vieille antienne qui dit que si on peut le faire, on le fera, soyez en sûr.
À l'heure où tous les écrans du monde nous bassinent avec la conquête de l'espace et le cinquantenaire de celle de la Lune ("conquête" ?!), j'ai eu le plaisir de capter que, lors de leurs tournées triomphales un peu partout, les astronautes américains s'étaient fait huer sur les campus – Aldrin s'en étonnait encore. C'est que voyez-vous, peut-être, les intellectuels ou futurs intellectuels américains, universitaires un peu hippies sur les bords, avaient une autre vision du monde et d'autres ambitions que gagner la "course à l'espace" contre leurs rivaux russe ou "conquérir" des tas de cailloux morts à grand renfort de haute technologie, acier, kérosène et moteurs atomiques, pollutions et gaspillages de ressources comprises… et milliards de dollars.
Ce qui m'a rappelé "Occupez-vous de la Terre", une nouvelle de Norman Kagan parue en France dans Fiction n°164 en juillet 1967 ("The Earth Merchants" aux USA en 1965), une protest story,  un pamphlet foncièrement anti-NASA, anti conquête de l'espace, « ruineux  succès de prestige au détriment de la véritable recherche », dit la présentation (Dorémieux ou Demuth ?). Le titre résume tout. La course à la Lune ne sert à rien, l'exploration de l'espace ne sert à rien (et l'on voit comme ces propos, justement de la part d'un auteur de SF, on pu apparaître choquants.)
Et c'est ici un vieux lecteur de SF (et qui écrit depuis Alone on Moon) qui approuve. C'est qu'on a toujours vu la SF et la conquête de l'espace marcher main dans la main en impesanteur et combinaison pressurisée. Mais c'est aussi que certains ont confondu l'imaginaire et le réel. Avons-nous, auteurs de SF, pollué les consciences des chercheurs, savants, physiciens, politiques, elonmusks, au point qu'ils se crûssent obligés de réaliser nos rêves de gosses ? À moins que ce soient eux qui…? Ou simplement que tous, issus des mêmes générations issues de la même civilisation techno-conquérante, ayons les mêmes fantasmes infantiles…?
En exergue, Kagan cite un Pr Salvadori de l'Université de Columbia : « Les ingénieurs s'apercevront qu'il est beaucoup plus exaltant de résoudre les problèmes posés par la pénurie d'eau que d'envoyer une expédition sur la Lune, plus passionnant de travailler en vue de satisfaire les besoins des 7 milliards d'êtres qui auront à vivre sur cette planète que de construire un silo à fusées capable de résister à une bombe de 50 mégatonnes. »
Inutile de dire à quel point ces propos de 1965 son d'actualité en 2020. Les 7 milliards et plus, ils sont ici et maintenant… et bientôt 8… et 9… Et comme il dit, ils auront à vivre sur… – pas le choix. Et les ingénieurs trouvent encore très amusant d'envoyer des gens sur Mars… Mais laissez donc ça à Hollywood !
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Sur Facebook, Catherine Dufour signale une page du Huffington Post sur le thème "50 ans après Armstrong, 15 auteurs de SF imaginent l'avenir de l'humanité dans l'espace".
Je ne résiste pas au plaisir de citer l'ami Jean-Claude Dunyach :
« Personnellement, je crois qu’en 2100, quelques rares colonies humaines éparpillées dans le système solaire regarderont la Terre en train de mourir. »
Et aussi ceux qui closent cette série de courts articles.
Alain Damasio : « Je pense qu’il ne se passera rien d’ici 50 ans. Je pense qu’on s’est totalement gouré là dessus. C’est comme la robotique et le cycle des robots d’Asimov, c’est une catastrophe totale. Je pense que sur la conquête spatiale, on n’a rien fait depuis 1969.
On envoie des sondes et des petits rovers sur Mars, mais honnêtement c’est purement dérisoire, ça n’a aucun intérêt, c’est pour ramasser des morceaux de cailloux, pour voir que oui, effectivement, il aurait pu y avoir une forme de vie avant, car il y avait de la glace. Franchement, c’est nul en terme de vaisseaux spatiaux, en terme de prospection.
Donc il ne se passera rien, on enverra peut-être un être humain sur Mars, et puis voilà, ça sera à peu près aussi inutile que ce qu’il s’est passé sur la conquête de la Lune : on plantera un drapeau américain ou européen ou russe* et puis on rentrera chez nous.
La technophilie, tout le baratin d’Elon Musk, c’est du bullshit, je le dis, je suis auteur de SF, les space opera je sais ce que c’est. C’est un genre qui est devenu ringard. Nous, on fait de la science-fiction en sciences humaines. Ce qui compte, c’est de comprendre ce que le smartphone ou l’intelligence artificielle personnalisée va produire sociologiquement, dans les rapports humains, à soi, au monde, dans 20 ou 30 ans. Ça c’est de la vraie science-fiction, ce n’est pas de se dire “on va faire des vaisseaux spatiaux pour aller sur Mars”. »
Sabrina Calvo : « Si nous pensons encore en termes de “conquête” dans 50 ans, c’est que l’humanité n’aura pas mérité sa place dans l’espace, de s’y reproduire ou d’y déféquer. Je préfère l’imaginer enfermée dans un univers virtuel infini - et rentable - où son ivresse d’eXploration, d’eXpansion, d’eXploitation et d’eXtermination (4X) l’empêchera définitivement de nuire au silence et aux potentielles sources d’intelligence des océans stellaires. »
Thierry Di Rollo : « Le mot conquête résume à lui seul LE tropisme qui nous définit depuis les débuts de notre espèce : la fuite en avant. Conquête signifie expansion, croissance maintenue et diversifiée, encore et encore. Comme nous n’apprenons rien, nous nous projetterons, depuis les bases de lancement construites sur la Lune, vers Mars et quelques satellites joviens ou saturniens, aux fins de colonisation et d’exploitation des ressources extraterrestres.
Alors que le plus sage, l’urgence, serait d’abord d’établir une économie mondiale raisonnée et partagée, sur cette Terre qui nous a tant donné et que nous ne respectons pas.
Mais nous en sommes incapables, hélas. Nous savons défricher (dans le meilleur des cas) ou piller et faire table rase (dans le pire), fonder des sociétés et des règles (souvent discutables, parfois ignobles), laisser pourrir puis détruire ; nous ne savons pas gérer; vivre ensemble. La conquête spatiale à venir n’est que le prolongement de cette incapacité aussi vieille que nous. »
* … ou un miké géant de Jeff Koons.

 

mardi 16 juillet 2019

PHILOSOPHIE-SCIENCE DU LIEN


Diderot avait déjà quelques idées écologiques, voyant la science ne tirer « que quelques pièces rompues et séparées de la grande chaîne qui lie toutes choses. » ("Pensées sur l'interprétation de la nature"). Ce que précise la note 29 du bouquin : « Tout est lié dans la nature » est un principe fondamental de la philosophie de Diderot comme de tout le XVIII° depuis Leibnitz.
Mais avaient-ils aussi conscience que l'Homme, fait partie de la nature, lui est lié, ou pensaient-ils en surplomb ?
L'idée qui naît là aussi est le principe divisionniste de la science qui scinde la réalité par l'analyse, qui dé-compose : la science examine les maillons de la chaîne un à un mais pas la chaîne dans son ensemble, non seulement en tant que quantité de données (les maillons) mais en sa qualité de lien, liaison, reliance. Qu'est-ce qui fait qu'une chaîne est une chaîne ? ce n'est pas une addition de maillons, c'est la liaison des maillons. (De même que ce qui fait qu'un livre est un livre et non une addition de pages, c'est la reliure et ce qui fait qu'une porte est une porte : les gonds.)
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Une réflexion critique écologique, ça fonctionne comme ça : on prend un fait, on tire le fil et y a tout qui vient. Parce que tout est lié, oui, et c'est bien là le problème ! La complexité.
L'écologie, ça n'est pas (que) la préservation des espèces en voie de garage ou la "protection de l'environnement" (mot qui réduit "la nature" à "ce qui environne l'homme", c'est-à-dire ce qui lui sert à quelque chose, ne serait-ce qu'à faire joli. L'environnement, c'est ce qui reste quand on a détruit la nature). L'écologie est la science des liens, liaisons, interactions entre tout et tout. Complexité qui peut décourager.
Même si on essaye de se limiter à un point de vue économique. Par ex. on se dit « mes chaussettes sont trouées, j'en achète d'autres, ça coûte pas cher ». Mais a-t-on calculé ce que ça coûte vraiment, la paire de chaussettes fabriquée en Chine ? (ou ailleurs). Ce que ça coûte en énergie non renouvelable, voyages, transport, pétrole, pollution de l'eau, de l'air, du climat, catastrophes sociales, tant dans les pays prestataires de main d'œuvre bon marché que dans nos pays réduits au chômage qui pue, avec toutes les conséquences humaines, sanitaires, psychologiques… Au bout du compte, les chaussettes coûtent très cher à la société (sécurité sociale), c'est à dire nous tous.
Face à la mondialisation, dite aussi globalisation, il faut réfléchir globalement.
Il faudrait l'instituer un nouveau mode de calcul du prix des choses (des services aussi) en fonction de leur impact écologique, en tenant compte de TOUT ce qui entre en jeu dans un objet : matières premières non renouvelables, énergie non renouvelable, emballage, destruction de l'emballage, transport, distribution, utilisation, durée de vie, destruction-recyclage, pollution provoquée à chacun de ces postes, donc coût sanitaire, etc., etc. Gros boulot, certes, mais ça pourrait être amusant, et on a des gros ordinateurs, non ? (Par exemple, on peut faire la comparaison de coût énergétique entre un chauffage central au fuel – chaudière, électricité, tuyaux, radiateurs, pétrole importé de loin… - et une cheminée alimentée par du bois mort qu'on ramasse soi-même dans les forêts environnantes…)
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L'écologisme est un humanisme.
L'écologie (ou –isme) pose le problème du sujet qui portera les luttes. Michel Serres se demande qui sera l'avocat des fleuves, des nuages, des forêts… C'est peut-être mal poser le problème. On ne veut pas "sauver la planète", comme s'il s'agissait de Saturne ou de Mars. On veut sauver NOTRE planète, c'est-à-dire la "planète pour nous", et donc finalement NOUS. Que nous considérions (à tort) que la Terre nous appartient, ou (plus justement) que nous appartenons à la Terre (c'est-à-dire dépendons d'elle), le résultat est le même. Les abeilles, a priori, on s'en fout, comme de tout un tas d'autres plantes et animaux. On ne veut pas "sauver les abeilles"… Mais… si nous ne pouvions pas nous en passer…? On peut se passer de miel, oui, mais pas de la pollinisation qu'elles effectuent gratos. Et les vers de terre, donc…
Nous ne pouvons pas nous passer de la Terre, c'est-à-dire "la planète dans un certain état" (climat, quantité d'eau potable disponible, air respirable, capacité locale et globale d'absorption et recyclage des déchets… etc.)
Il ne s'agit pas de "respecter la nature", pas plus que de l'exploiter comme un capital taillable et corvéable à merci. Il s'agit d'en faire un usage raisonné et raisonnable, un "échange organique entre la nature et les hommes". Le but n'a rien de mystique ou de philosophique : il s'agit de sauver notre peau.
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J'écris l'Homme avec H majuscule pour dire l'espèce, l'humanité. De même, la Planète mérite bien aussi une majuscule, comme la Terre, le Monde, la Nature, la Biosphère, parce qu'il ne s'agit pas de simples choses, ni d'êtres individuels, mais d'entités – et je ne mets aucun mysticisme dans ce terme.
Penser l'Homme comme indépendant de la Planète est une aberration orgueilleuse. L'Homme ne passe pas avant la Planète, parce que l'Homme est dépendant de la planète. Préserver-soigner la Terre, c'est préserver-soigner l'Homme. Il n'y a pas de concurrence-rivalité Homme contre Planète, ou Homme contre Nature. Il faut au contraire penser l'Homme-la Planète comme un tout : l'Homme-Planète, ou la Planète-Homme, ou la Nature-dont-l'Homme… "L'Anthroposphère", si on veut, mais ça exclut le reste du vivant… "La Biosphère", mais ça exclut le non-vivant, qui est pourtant indispensable au vivant : le climat, les éléments, la physique, la chimie… Encore une fois, rien de mystique ou de new-age, là-dedans : la réalité écologique.
S'il y a une rivalité, c'est entre l'individu et le couple Homme-Planète. Ce sont des individus qui veulent un 4x4, voyager en avion, manger des steaks… pas "l'Homme".

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Si tout cela est un peu VRAC, c'est que je consacre l'été à vider un peu mes fichiers, dossiers, tiroirs, miroir à réflexion, etc.



Et toujours des dessins issus du Psikopat (les nouvelles d'Olivier Ka) n'ayant rien à voir avec le thème du post.

lundi 15 juillet 2019

ESPÈCES INVASIVES


Les animaux d'Australie, ainsi que les Aborigènes, d'ailleurs, étaient "adaptés à leur environnement". Mauvaise façon de le dire. Ils n'avaient pas eu à s'adapter, ils étaient nés là, ils étaient foncièrement adaptés : "adaptes", dirai-je… c'est-à-dire endémiques, indigènes, australiens de naissance et d'essence. On pourrait dire "normaux". Quant à la notion d'"environnement", elle sépare les animaux et les hommes de leur milieu. On pourrait tout aussi bien dire que l'environnement, le terrain, le milieu physique, était adapté aux animaux et aux Aborigènes. En fait, les deux se combinent en un tout. Un ensemble. C'est-à-dire fait d'éléments qui vont ensemble, tiennent ensemble, ne vont pas l'un sans l'autre. Action réciproque. Action > rétroaction = interaction. On doit parler de biotope ou d'écosystème, c'est-à-dire inclure dans un tout le milieu physique (géologie, géographie, climat) et le vivant (végétal, animal, humain). On peut voir ça comme une machine cybernétique homéostatique, comme un thermostat où l'excès dans un sens (qui entraîne explosion ou effondrement) est évité par l'atteinte d'un seuil déclenchant une régulation (soupape de sécurité). Maintenir les choses (T° ou pression) à un niveau raisonnable. Cela se passe à court terme dans ces appareils purement humains, à long terme dans la nature. (Cf. la fable de l'île avec de l'herbe, des chèvres et des loups.)
Les Aborigènes venaient d'ailleurs, certes, d'Afrique, comme tout le monde sur Terre. Mais ils étaient là depuis 50 000 ans et pratiquement sans échanges avec l'extérieur. Bien qu'ils ne soient pas marsupiaux, on peut donc les considérer comme aussi endémiques que les kangourous. Je n'oublie pas le fait que ces humains venus d'ailleurs avaient modifié le milieu australien, par des brûlis, en particulier. Eux, déjà, bien avant les colons anglais, ont travaillé à adapter le milieu à leurs besoins, parfois catastrophiquement. Sur la durée, les choses se sont tassées, sans doute. Le continent est suffisamment grand, le temps est suffisamment long, pour qu'un rééquilibrage se fasse.
Il semble bien que les dingos aient aussi une présence "récente" : 3 500 à 5 000 ans selon les évaluations… importés peut-être par des commerçants indonésiens. Chiens domestiques revenus à l'état sauvage, ils ont sans doute causé la disparition d'autres prédateurs plus typiquement australiens : le loup marsupial et le diable de Tasmanie (ce dernier subsistant, comme son nom l'indique, en Tasmanie, où le dingo n'a pas été introduit.) On pourrait dire que sur le continent australien, il n'y avait la place que pour un seul prédateur carnivore. Déséquilibre ?
Après, plus tard, au XVII° siècle, les blancs sont arrivés. Des explorateurs français, puis la colonisation anglaise. Le colonisateur s'adapte-t-il au nouvel environnement ? Il aurait plutôt tendance à adapter ce nouveau territoire à ses propres besoins. Autrement dit, l'espèce invasive est a priori carnivore et prédatrice. (Pour ne rien arranger, de 1788 à 1868, la Grande-Bretagne a exilé 160 000 prisonniers dans les divers pénitenciers d'Australie. On n'a donc pas une population d'enfants de chœur.) Cette invasion humaine a travaillé, comme tout conquérant-colon, à adapter le milieu à ses besoins propres (habitat, technique, culture, langue, religion…) et aussi a amené avec elle, accidentellement ou volontairement, d'autres espèces qui se sont avérées invasives. Les faits sont bien connus, ainsi que les problèmes posés, encore non résolus. : chats, lapins, chevaux, bovins, ovins, chameaux, renards, chèvres, crapauds.
On peut se demander comment se fait-il que l'Australie soit un milieu si peu résistant, si accueillant au mauvais sens du terme, favorable à toutes les proliférations, comme ouvert à toutes les invasions… et faible, prêt à se laisser envahir par tout et tous. Comme un organisme trop longtemps protégé qui n'a pas développé de système immunitaire. peut-être parce que trop isolé, n'ayant pas assez eu, au cours des millénaires, l'occasion de se confronter à des invasions, donc n'ayant développé ni résistance ni capacité d'absorption raisonnable. Les Aborigènes, peut-être, ont été assimilés raisonnablement : après peut-être les premières erreurs invasives, ils se sont adaptés et sont restés sans évolution pendant 50 000 ans, n'ont inventé ni la bicyclette ni l'ordinateur. Là encore, on peut se demander pourquoi…
Les Européens installés ont fait, font encore diverses tentatives pour corriger les erreurs. La prolifération des lapins a été quasiment éradiquée par l'introduction de la myxomatose, jusqu'à ce que les lapins deviennent résistants – comme diverses bactéries deviennent résistantes aux antibiotiques. Les chats domestiques échappés, redevenus sauvages, font de gros dégâts dans la faune locale, etc. On les traque et on construit des barrières, des palissades, des clôtures – comme Trump monte des murs.

• Même si c'est de mauvais goût, on peut faire, au moins intellectuellement, un parallèle entre problématique écologiste et problématique migrants ?
Affrontement pragmatique/éthique ou passif/actif.
Affrontement "nous"/le reste du monde (nous/les étrangers… nous/la nature…)
Problématique migrants :
- Soit réponse éthique : accueillir, ouvrir les frontières, laisser entrer (en fonction d'arguments humanitaires ou humanistes) ;
- Soit réponse pragmatique : on a le droit de rejeter ou d'accueillir, de réguler en fonction de notre intérêt.
Problématique écologie (notre rapport à la nature) :
- Soit réponse éthique : privilégier un droit de la nature (des éléments de la nature, animaux, plantes, eaux, air…), cesser d'exploiter, rester passif pour préserver. (Privilégier l'évolution spontanée de la nature. Si nous avons abimé, laisser la nature se réparer.) ;
- Soit réponse pragmatique (active) : ne pas se gêner pour continuer à exploiter selon nos besoins tout en cherchant à corriger nous-mêmes selon nos moyens, par un surcroit d'interventions sciento-techniques (ce qui est toujours courir le risque de réactions en chaîne, d'effets pervers, de dégâts collatéraux. Corriger le mal avec les moyens du mal.)

 Toujours de Psikopat 310

dimanche 14 juillet 2019

MÉGALANTHROPIE


Les changements, c'est toujours pareil. Partout on détruit l'ancien pour mettre en chantier du nouveau.  C'est pas nouveau. On décampagnise, on urbanise. Et que mangerons-nous ? Du béton ?
L'homme – le mégalanthrope – ne terraforme pas la Terre, il l'urbaniforme, l'adapte au citadin occidental de l'ère industrielle.
Nous ne sommes pas sortis de notre peur ancestrale, préhistorique, de la nature. Nous travaillons toujours à la soumettre et à l'éloigner, la tenir à l'écart… à nous en tenir à l'écart, plutôt, nous en éloigner, nous en extraire, nous en extirper. Refaire le monde à notre convenance c'est-à-dire effacer le naturel au galop pour le remplacer au galop par de l'artificiel, c'est-à-dire de l'humain urbain. Nous n'étions pas satisfaits du monde tel quel, tel qu'il était, c'est-à-dire ce qu'on appelle "la nature" ou le monde "comme ça", tel quel – le réel.
Et pourtant la religion nous avait dit que dans son infinie bonté, Dieu avait créé le monde pour l'homme : Dieu, c'est bien connu, a créé le melon avec des tranches pour être partagé en famille (entre autres). Mais nous avons perdu, tant mieux, la naïveté religieuse qui nous rassurait quant à la prévenance de la nature, nous n'y croyons plus vraiment. Par contre nous avons gardé la peur. Comme si, en rejetant la naïveté de la prévenance, nous avions gardé la naïveté de l'hostilité. Tout aussi peu objective. Si nous ne croyons plus que la nature est faite pour nous, nous gardons l'idée qu'elle est (faite) contre nous. Hostile. La nature, c'est l'ennemi.
Disant cela, je sais que je dramatise notre comportement. Peut-être est-ce plus banal, moins mélodramatique. Pensons à "la banalité du mal" qui fait que l'on peut faire des choses horribles sans haine, juste par convenance, convention, conformisme, conformité, obéissance à des traditions ou obéissance traditionnelle à tout ce qui fait autorité, goût de l'ordre (mais aussi goût du chaos – opposés complémentaires). Et donc, par rapport à la nature, nous agirions mal, non par haine, mais plus souvent par bêtise, indifférence, inconscience, inconséquence, irresponsabilité – banalité du mal.
Il semble que la conviction acquise que la nature n'est ni amicale ni hostile ne nous convienne pas telle quelle, ne soit qu'un acquis récent et qui reste intellectuel. Foncièrement, même si nous ne voulons pas franchement détruire la nature première, nous voulons toujours refaire, recomposer, arranger, fabriquer une seconde nature, une nature seconde. Un man made world. Nous voulons un monde fait pour l'homme, et donc si ni Dieu ni nature ne s'en chargent, nous devons le faire nous-même. Non plus le monde fait par Dieu (qui serait raté, puisqu'il ne nous convient pas). Non plus le monde appelé naturel, c'est-à-dire que personne n'aurait fait, ce monde qui est "comme ça" sans aucune raison, juste parce que "c'est comme ça"… Nous voulons, dis-je, un monde bel et bien fait  – mais fait par nous pour nous.
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Nature = anarchie
La nature n'est ni pour ni contre nous. Elle est neutre et implacable. Implacable parce que justement elle impose sa loi, sans intentions, sans émotions. En ce sens elle est juste. Non au sens de justice, mais de justesse. Objective.
La nature, quoique chaotique et sans volonté, ça fonctionne et ça donne même une illusion d'harmonie ou d'équilibre, ou d'ordre, parce qu'il y en a beaucoup. Effet de masse, interactions, inter-rétroactions, "intelligence" collective, ou plutôt cohérence par le collectif. Tout interagit, tout agit sur tout, ça pourrait se bloquer, mais justement parce que c'est chaotique et cahotant, parce que qu'il y a beaucoup de tout, beaucoup beaucoup d'interactions, et beaucoup d'incidents et d'accidents, beaucoup de "hasards", ça fonctionne : il y en a toujours un pour rattraper l'autre. Et ça produit un monde "parfait", le meilleur des mondes possibles, si on veut, qui est en fait plutôt le seul monde possible : le réel.
La nature n'est ni ordonnée ni harmonieuse, elle est anarchiste. Son ordre et son harmonie (son organisation) naissent de son anarchie. (Et l'anarchie n'est pas le chaos.)
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# Quiconque s'indigne d'avoir à mourir oublie que l'Univers n'est pas hostile mais implacable, que la vie ne s'arrête pas à ce qui meurt et que la Terre continue de tourner. Si nous restons stupéfaits devant les destructions de la nature, c'est qu'à notre insu « nous nous sommes habitués à considérer le vivant comme un chef-d'œuvre précieux, et que la disparition d'un pareil trésor nous serait cruelle s'il était l'œuvre de nos mains, écrit Jankelevitch, alors qu'il en coûte aussi peu à la générosité naturelle de le détruire que de le construire ». # Raphaël Enthoven. Philo mag N° 16.

in Psikopat 310

samedi 13 juillet 2019

KRANICULE 4


Quelque part, on (toi et moi) préférerait que l'extinction (ou la réduction drastique de la population humaine) vienne d'une catastrophe naturelle : pandémie, tsunami, méga-éruption, astéroïde… Parce que les causes humaines, soit "involontaires" (guerres ou épidémies) soit volontaires (malthusianisme), c'est trop horrible, moralement insupportable, entraînant tant de souffrance, tant de haine. Alors on préfère laisser le soin de la régulation à Dieu, la Nature, le Destin, le Cosmos… Ça fait moins mal. On ne peut en vouloir à personne, c'est le sort, on n'y peut rien, on peut se résigner.
Alors c'est con mais on était en train de découvrir une catastrophe naturelle, disons "que l'on pouvait qualifier de naturelle", (la surchauffe climatique) et puis il y a des vilains qui nous disent que c'est pas naturel, c'est nous les responsables qui travaillons depuis deux-trois siècles à fabriquer discrètement cette catastrophe "naturelle". Qui ça, "nous" ? Toi, vous, moi ? Ah mais non mais non ! Les Chinois, les Américains, les Polonais, nos ancêtres industrieux, pas moi, pas nous ! Dénions et dénonçons les prophètes de malheur ! Ne nous laissons pas culpabiliser ! (Allègre avec nous ! — Mais puisque je te dis qu'il est mort ou tout comme !)
Mais, c'est con, les preuves s'accumulent. C'est bien NOUS qui provoquons ce bazar. (Il faut évidemment penser un NOUS très large, incluant le passé, le présent et les projets d'avenir). Nous ne faisons que subir les conséquences de nos inconséquences. Alors souffrance et désir de vengeance : on veut des coupables, et on en trouve quelques uns, tel homme politique, tel patron d'industrie, et les milliers d'actionnaires invisibles. On en pendra quelques uns pour crime contre l'humanité, OK, mais après ?
Alors bien forcé, on se culpabilise soi-même – à juste titre. Et on appelle ça se responsabiliser, c'est mieux. Et on travaille (un peu) à changer (un peu) son comportement… juste un peu… on éteint en sortant, et on ne laisse pas ses appareils en veille… en plus ça fait des économies, tant mieux… on mange cinq fruits et légumes (bios, on aimerait bien, mais c'est trop cher…)
Mais en fait, on n'est pas dupe, on sait bien qu'en réalité, c'est plié.
Alors voilà, ça va être très horrible, très laid, avec des guerres, des pollutions chimiques pire qu'en Syrie, des massacres, des famines avec plein d'enfants qui meurent de faim – et même pas seulement des Africains.
Moi, je sais pas, mais je crois que j'aurais quand même préféré cent ans d'écolo-dictature, une limitation drastique des naissances (réduction de la population = réduction de la pollution et de l'effet de serre), la fermeture de toutes les mines de charbon, l'abattage de toutes les vaches péteuse de méthane, l'extinction des chauffages de 8 h du matin à 8 h du soir…
— Mais les Suédois, l'hiver ?!
— Qu'ils crèvent ! … et l'extinction des clim's de 8 h du matin à 8 h du matin.
— Mais… il fait si chaud…
— Les clim's participent au réchauffement climatique : pour rafraîchir l'intérieur, elles réchauffent l'extérieur. Cercle vicieux.
… Autrement dit, j'aurais préféré un tsunami ou un astéroïde lent et maîtrisé.

Pour nouvelle d'Olivier Ka dans Psikopat 311