samedi 20 juillet 2019

EN PLEIN DANS LA LUNE


Le voyage dans la lune que l'on commémore, on est en quelque manière forcé d'admirer ça. Quand même ! C'est fort ! L'homme est fort… on est forts…
Nous sommes en fait pris en otages par ce sentiment romantique de la puissance technologique. De même Mars… À quoi ça servira d'envoyer des gens mourir sur Mars, au prix que ça coûte ? Mais la performance ! Le spectaculaire ! Et cette vieille antienne qui dit que si on peut le faire, on le fera, soyez en sûr.
À l'heure où tous les écrans du monde nous bassinent avec la conquête de l'espace et le cinquantenaire de celle de la Lune ("conquête" ?!), j'ai eu le plaisir de capter que, lors de leurs tournées triomphales un peu partout, les astronautes américains s'étaient fait huer sur les campus – Aldrin s'en étonnait encore. C'est que voyez-vous, peut-être, les intellectuels ou futurs intellectuels américains, universitaires un peu hippies sur les bords, avaient une autre vision du monde et d'autres ambitions que gagner la "course à l'espace" contre leurs rivaux russe ou "conquérir" des tas de cailloux morts à grand renfort de haute technologie, acier, kérosène et moteurs atomiques, pollutions et gaspillages de ressources comprises… et milliards de dollars.
Ce qui m'a rappelé "Occupez-vous de la Terre", une nouvelle de Norman Kagan parue en France dans Fiction n°164 en juillet 1967 ("The Earth Merchants" aux USA en 1965), une protest story,  un pamphlet foncièrement anti-NASA, anti conquête de l'espace, « ruineux  succès de prestige au détriment de la véritable recherche », dit la présentation (Dorémieux ou Demuth ?). Le titre résume tout. La course à la Lune ne sert à rien, l'exploration de l'espace ne sert à rien (et l'on voit comme ces propos, justement de la part d'un auteur de SF, on pu apparaître choquants.)
Et c'est ici un vieux lecteur de SF (et qui écrit depuis Alone on Moon) qui approuve. C'est qu'on a toujours vu la SF et la conquête de l'espace marcher main dans la main en impesanteur et combinaison pressurisée. Mais c'est aussi que certains ont confondu l'imaginaire et le réel. Avons-nous, auteurs de SF, pollué les consciences des chercheurs, savants, physiciens, politiques, elonmusks, au point qu'ils se crûssent obligés de réaliser nos rêves de gosses ? À moins que ce soient eux qui…? Ou simplement que tous, issus des mêmes générations issues de la même civilisation techno-conquérante, ayons les mêmes fantasmes infantiles…?
En exergue, Kagan cite un Pr Salvadori de l'Université de Columbia : « Les ingénieurs s'apercevront qu'il est beaucoup plus exaltant de résoudre les problèmes posés par la pénurie d'eau que d'envoyer une expédition sur la Lune, plus passionnant de travailler en vue de satisfaire les besoins des 7 milliards d'êtres qui auront à vivre sur cette planète que de construire un silo à fusées capable de résister à une bombe de 50 mégatonnes. »
Inutile de dire à quel point ces propos de 1965 son d'actualité en 2020. Les 7 milliards et plus, ils sont ici et maintenant… et bientôt 8… et 9… Et comme il dit, ils auront à vivre sur… – pas le choix. Et les ingénieurs trouvent encore très amusant d'envoyer des gens sur Mars… Mais laissez donc ça à Hollywood !
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Sur Facebook, Catherine Dufour signale une page du Huffington Post sur le thème "50 ans après Armstrong, 15 auteurs de SF imaginent l'avenir de l'humanité dans l'espace".
Je ne résiste pas au plaisir de citer l'ami Jean-Claude Dunyach :
« Personnellement, je crois qu’en 2100, quelques rares colonies humaines éparpillées dans le système solaire regarderont la Terre en train de mourir. »
Et aussi ceux qui closent cette série de courts articles.
Alain Damasio : « Je pense qu’il ne se passera rien d’ici 50 ans. Je pense qu’on s’est totalement gouré là dessus. C’est comme la robotique et le cycle des robots d’Asimov, c’est une catastrophe totale. Je pense que sur la conquête spatiale, on n’a rien fait depuis 1969.
On envoie des sondes et des petits rovers sur Mars, mais honnêtement c’est purement dérisoire, ça n’a aucun intérêt, c’est pour ramasser des morceaux de cailloux, pour voir que oui, effectivement, il aurait pu y avoir une forme de vie avant, car il y avait de la glace. Franchement, c’est nul en terme de vaisseaux spatiaux, en terme de prospection.
Donc il ne se passera rien, on enverra peut-être un être humain sur Mars, et puis voilà, ça sera à peu près aussi inutile que ce qu’il s’est passé sur la conquête de la Lune : on plantera un drapeau américain ou européen ou russe* et puis on rentrera chez nous.
La technophilie, tout le baratin d’Elon Musk, c’est du bullshit, je le dis, je suis auteur de SF, les space opera je sais ce que c’est. C’est un genre qui est devenu ringard. Nous, on fait de la science-fiction en sciences humaines. Ce qui compte, c’est de comprendre ce que le smartphone ou l’intelligence artificielle personnalisée va produire sociologiquement, dans les rapports humains, à soi, au monde, dans 20 ou 30 ans. Ça c’est de la vraie science-fiction, ce n’est pas de se dire “on va faire des vaisseaux spatiaux pour aller sur Mars”. »
Sabrina Calvo : « Si nous pensons encore en termes de “conquête” dans 50 ans, c’est que l’humanité n’aura pas mérité sa place dans l’espace, de s’y reproduire ou d’y déféquer. Je préfère l’imaginer enfermée dans un univers virtuel infini - et rentable - où son ivresse d’eXploration, d’eXpansion, d’eXploitation et d’eXtermination (4X) l’empêchera définitivement de nuire au silence et aux potentielles sources d’intelligence des océans stellaires. »
Thierry Di Rollo : « Le mot conquête résume à lui seul LE tropisme qui nous définit depuis les débuts de notre espèce : la fuite en avant. Conquête signifie expansion, croissance maintenue et diversifiée, encore et encore. Comme nous n’apprenons rien, nous nous projetterons, depuis les bases de lancement construites sur la Lune, vers Mars et quelques satellites joviens ou saturniens, aux fins de colonisation et d’exploitation des ressources extraterrestres.
Alors que le plus sage, l’urgence, serait d’abord d’établir une économie mondiale raisonnée et partagée, sur cette Terre qui nous a tant donné et que nous ne respectons pas.
Mais nous en sommes incapables, hélas. Nous savons défricher (dans le meilleur des cas) ou piller et faire table rase (dans le pire), fonder des sociétés et des règles (souvent discutables, parfois ignobles), laisser pourrir puis détruire ; nous ne savons pas gérer; vivre ensemble. La conquête spatiale à venir n’est que le prolongement de cette incapacité aussi vieille que nous. »
* … ou un miké géant de Jeff Koons.

 

1 commentaire:

  1. Entièrement d'accord avec le rejet de l'idée de conquête. Comme avec toute la doxa actuellement professée de compétition, "premiers de cordée", "winners"... N'oublions pas que, il y a cinquante ans, le but était ce construire une humanité plus solidaire, pas d'enrichir les seuls accapareurs...

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