dimanche 14 juillet 2019

MÉGALANTHROPIE


Les changements, c'est toujours pareil. Partout on détruit l'ancien pour mettre en chantier du nouveau.  C'est pas nouveau. On décampagnise, on urbanise. Et que mangerons-nous ? Du béton ?
L'homme – le mégalanthrope – ne terraforme pas la Terre, il l'urbaniforme, l'adapte au citadin occidental de l'ère industrielle.
Nous ne sommes pas sortis de notre peur ancestrale, préhistorique, de la nature. Nous travaillons toujours à la soumettre et à l'éloigner, la tenir à l'écart… à nous en tenir à l'écart, plutôt, nous en éloigner, nous en extraire, nous en extirper. Refaire le monde à notre convenance c'est-à-dire effacer le naturel au galop pour le remplacer au galop par de l'artificiel, c'est-à-dire de l'humain urbain. Nous n'étions pas satisfaits du monde tel quel, tel qu'il était, c'est-à-dire ce qu'on appelle "la nature" ou le monde "comme ça", tel quel – le réel.
Et pourtant la religion nous avait dit que dans son infinie bonté, Dieu avait créé le monde pour l'homme : Dieu, c'est bien connu, a créé le melon avec des tranches pour être partagé en famille (entre autres). Mais nous avons perdu, tant mieux, la naïveté religieuse qui nous rassurait quant à la prévenance de la nature, nous n'y croyons plus vraiment. Par contre nous avons gardé la peur. Comme si, en rejetant la naïveté de la prévenance, nous avions gardé la naïveté de l'hostilité. Tout aussi peu objective. Si nous ne croyons plus que la nature est faite pour nous, nous gardons l'idée qu'elle est (faite) contre nous. Hostile. La nature, c'est l'ennemi.
Disant cela, je sais que je dramatise notre comportement. Peut-être est-ce plus banal, moins mélodramatique. Pensons à "la banalité du mal" qui fait que l'on peut faire des choses horribles sans haine, juste par convenance, convention, conformisme, conformité, obéissance à des traditions ou obéissance traditionnelle à tout ce qui fait autorité, goût de l'ordre (mais aussi goût du chaos – opposés complémentaires). Et donc, par rapport à la nature, nous agirions mal, non par haine, mais plus souvent par bêtise, indifférence, inconscience, inconséquence, irresponsabilité – banalité du mal.
Il semble que la conviction acquise que la nature n'est ni amicale ni hostile ne nous convienne pas telle quelle, ne soit qu'un acquis récent et qui reste intellectuel. Foncièrement, même si nous ne voulons pas franchement détruire la nature première, nous voulons toujours refaire, recomposer, arranger, fabriquer une seconde nature, une nature seconde. Un man made world. Nous voulons un monde fait pour l'homme, et donc si ni Dieu ni nature ne s'en chargent, nous devons le faire nous-même. Non plus le monde fait par Dieu (qui serait raté, puisqu'il ne nous convient pas). Non plus le monde appelé naturel, c'est-à-dire que personne n'aurait fait, ce monde qui est "comme ça" sans aucune raison, juste parce que "c'est comme ça"… Nous voulons, dis-je, un monde bel et bien fait  – mais fait par nous pour nous.
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Nature = anarchie
La nature n'est ni pour ni contre nous. Elle est neutre et implacable. Implacable parce que justement elle impose sa loi, sans intentions, sans émotions. En ce sens elle est juste. Non au sens de justice, mais de justesse. Objective.
La nature, quoique chaotique et sans volonté, ça fonctionne et ça donne même une illusion d'harmonie ou d'équilibre, ou d'ordre, parce qu'il y en a beaucoup. Effet de masse, interactions, inter-rétroactions, "intelligence" collective, ou plutôt cohérence par le collectif. Tout interagit, tout agit sur tout, ça pourrait se bloquer, mais justement parce que c'est chaotique et cahotant, parce que qu'il y a beaucoup de tout, beaucoup beaucoup d'interactions, et beaucoup d'incidents et d'accidents, beaucoup de "hasards", ça fonctionne : il y en a toujours un pour rattraper l'autre. Et ça produit un monde "parfait", le meilleur des mondes possibles, si on veut, qui est en fait plutôt le seul monde possible : le réel.
La nature n'est ni ordonnée ni harmonieuse, elle est anarchiste. Son ordre et son harmonie (son organisation) naissent de son anarchie. (Et l'anarchie n'est pas le chaos.)
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# Quiconque s'indigne d'avoir à mourir oublie que l'Univers n'est pas hostile mais implacable, que la vie ne s'arrête pas à ce qui meurt et que la Terre continue de tourner. Si nous restons stupéfaits devant les destructions de la nature, c'est qu'à notre insu « nous nous sommes habitués à considérer le vivant comme un chef-d'œuvre précieux, et que la disparition d'un pareil trésor nous serait cruelle s'il était l'œuvre de nos mains, écrit Jankelevitch, alors qu'il en coûte aussi peu à la générosité naturelle de le détruire que de le construire ». # Raphaël Enthoven. Philo mag N° 16.

in Psikopat 310

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