mercredi 7 août 2019

ASTÉROÏDES ET PÉRILS / 3


(Il est recommandé par la faculté de lire les 3 épisodes dans l'ordre, merci.)
Mais enfin, la culpabilité envers "les autres" (les pauvres de l'autre côté), il doit bien y avoir moyen de s'arranger aussi avec ça, dans la tête. Après tout, ce n'est pas NOUS (d'ici/maintenant) qui les avons colonisés, christianisés, esclavagés, un peu tués sur les bords, les non-blancs, les autres du Sud, les pauvres des autres continents. On leur a même apporté plein de bonnes choses, les antibiotiques, les vaccins, la démocratie, jésuschrist, la pilule (ah non, tiens, c'est vrai, pas la pilule, ou trop tard, c'est con.)
— Tiens, quand ça t'arrange, tu dis "on" comme si c'était "NOUS d'ici/maintenant"…
— Bon d'accord, NOUS, toi et moi, n'y sommes pour rien non plus dans les supposés bienfaits ; mais ils auraient pu réagir, aussi, eux, les pauvres extra européens, ne pas se laisser esclavager, coloniser, abandonner, exploiter, et même nous dire (pardon : dire à nos ancêtres) : « Hé les mecs, vous faites fausse route avec votre système ! » Ils n'ont rien fait pour empêcher ça, alors ils sont tout aussi coupables que nous ! (Je corrige : leurs ancêtres sont tout aussi coupables que nos ancêtres – c'est compliqué, des fois de raisonner !)
… Ouais…
Et puis d'abord, NOUS, maintenant, comme dit plus haut, on ne demande que ça, qu'ils jouissent eux aussi de notre civilisation STIC. Surtout les gens de la gauche bien-pensante issue à la fois du christianisme et de la révolution, ce qui est manger la bonne conscience par les deux bouts. On ne demande qu'à voir disparaître cette inégalité immorale ! Vive le développement du Sud ! (Sans compter que ça peut rapporter gros.)
Il y a un problème, quand même. On veut que ce soit "par le haut", cette égalité. C'est-à-dire qu'il n'est pas question d'abandonner ou réduire notre jouissance-confort à NOUS, il est question de faire accéder les autres, les PSD, à la même jouissance STIC. Et on leur donnera même la pilule et la capote en cadeau bonux s'ils se tiennent bien à table. PSD, faites comme nous ! Produisez, vendez, consommez, jouissez ! Qu'on soit tous pareils sur la Terre, tous égaux, tous consommateurs, tous jouisseurs de la société scientifico-tekno-industrio-commerciale ! (Et donc tous foutus, parce que, évidemment, la Terre ne le supportera pas.)
Et donc, soyons tous coupables, plus personne ne sera coupable.
•••
On voit qu'au prix de quelques petits arrangements avec la logique, la métaphysique, la morale (mais après tout le cerveau humain est fait pour ça) on en arrive finalement à la conclusion que là aussi, dans le cas de la surchauffe planétaire comme dans celui de l'astéroïde fou, il n'y a pas de coupables, si bien que nous nous retrouvons là aussi devant un cas de Destin Inéluctable. On peut donc à nouveau méditer sur notre sort individuel et celui de la civilisation, se résigner ou espérer un miracle, travailler à rattraper le coup ou à s'adapter aux conditions futures prévisibles. Tout cela sans scrupules, sans culpabilité excessive. Et je dis ça sans déconner, vu que, comme dit plus haut, je ne suis pas sûr que la culpabilité soit un bon moteur d'action salutaire…
Par contre, la responsabilité.
Une fois qu'on arrête de chercher un coupable à punir, ou de se couvrir la tête de cendre en tant que coupable soi-même, on peut tenter l'aventure de devenir responsable. C'est-à-dire adulte. Face au dit Destin Inéluctable, toute la question sera celle de l'inéluctabilité ou non de ce destin, ou de sa corrigibilité dans le présent-futur. Trouver des coupables et les punir, on s'en fout : on sait faire, déjà, pas de temps à perdre avec ça. On doit chercher des solutions. Question de survie.
Nous sommes les passagers d'un obus julesvernien, lancé d'un coup de canon dans le vide interplanétaire et n'ayant besoin ni d'énergie ni de pilote pour continuer sur sa lancée. Hum… pas exactement : en fait, si ! notre vaisseau STIC a besoin d'énergie pour continuer ; et par ailleurs l'espace n'est pas vide : il y a du frottement (la "matière noire" ?). Deux circonstances qui nous laissent espérer du ralentissement.
Essayons une autre image, issue de Ulrich Beck, "La société du risque" (1986) : nous sommes à bord d'un énorme avion pour lequel aucune piste d'atterrissage n'a été construite. Et, c'est bien connu, les avions redescendent toujours. La loi de l pesanteur toujours gagne.
Essayons encore une autre image : passagers d'un train lancé depuis des siècles, ayant perdu son pilote, certes, mais train lui aussi sujet au frottement de l'air, à l'usure des rails et des mécanismes, à la carence en énergie. De plus, nous n'avons pas seulement accès au signal d'alarme, ça, ça fait un moment qu'on le tire, au point qu'il nous reste dans la main.
Nous avons accès aux freins.
(Pour le moment, nous appuyons simultanément sur le frein et sur l'accélérateur, alors il ne faut pas s'étonner que ça chauffe.)
•••
PS 1.
"La prévision est un art difficile, surtout quand elle porte sur le futur."
16 avril 2008 : Un lycéen allemand de 13 ans corrige les calculs de la NASA : l'astéroïde Apophis aurait 1/450 chances d'entrer en collision avec la Terre en 2036 et non 1/45.000. Selon un premier communiqué, la Nasa aurait reconnu son erreur. Selon un communiqué apparemment plus officiel, elle aurait maintenu sa position première. (Le jeune allemand avait dit avoir intégré à ses calculs un facteur que l'Agence américaine n'avait pas pris en compte : le danger de collision d'Apophis avec l'un ou plusieurs des 40.000 satellites artificiels lors de son passage près de chez nous le 13 avril 2029.) Bon. Les générations futures, vous me direz ce qu'il en a été, finalement, hein ?
PS 2 : De là à dire qu'on appelle de nos vœux le méchant astéroïde vagabond, il n'y a pas loin. La catastrophe naturelle qui réglerait le problème à notre place, sans que personne ne se sente coupable.
Jean Rostand : « Tous les espoirs sont permis à l'homme, même celui de disparaître. »


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