mardi 20 août 2019

« JE HAIS LES VOYAGES ET LES EXPLORATEURS »


Il y a quelques années, j'entendis ou lus Mme Badinter disant « Il n'est pas question de ne plus voyager ! », comme scandalisée que l'écologisme, bien que sympathique, puisse aller à l'encontre du droit à prendre l'avion pour aller poser son empreinte carbone un peu partout sur la planète. Pourtant, on ne le sait que trop, il y a bien lieu de mettre en cause les transports en tous genres, en particulier l'avion, pour leur rôle dans la surchauffe planétaire. Eh oui, chère madame, il est bel et bien question de cesser de voyager. Comme de cesser de manger de la viande, de tailler des autoroutes dans le paysage, de bouffer tout le sable du monde pour faire pousser des tours toujours plus hautes, de mettre du plastique partout, des pesticides partout partout et des ordures durables partout partout partout.
Le voyage, qu'il soit touristique ou d'affaire, individuel ou de masse, politique ou scientifique, journalistique ou commercial, le problème n'est pas ce qu'il transporte ou qui il transporte, le problème c'est le voyage en soi, c'est-à-dire l'avion, le paquebot, le cargo, le train électrique, la voiture pétrolique ou électro-nucléaire. Ajoutons les fusées et navettes spatiales porteuses de satellites ou de milliardaires touristes. Que l'on voyage pour raisons politiques, commerciales ou récréatives, les voyages sont le mal du siècle. Un des maux du siècle ou des deux derniers siècles. Comment ça a commencé, cette manie ?
« Je hais les voyages et les explorateurs », écrivait Claude Lévi-Strauss en incipit de Tristes Tropiques. "Les explorateurs"… Oui, ça commence comme ça, avec quelques aventuriers, curieux, conquérants et même scientifiques bourrés de bonnes intentions. Un siècle plus tard, il n'y a plus rien à explorer, plus rien à découvrir. Tout est balisé, cartographié, photographié, filmé, modélisé 3D… et salopé. Touriste, on ne découvrira rien. Scientifique allant ce cailler en Antarctique pour mesurer combien il nous reste de temps avant la noyade en eau tiède, on ne découvre rien : on sait déjà.
Le tourisme proprement dit, c'est les Anglais qui ont commencé ("Touring-club") au XIXe : Riviera française ou suisse (grands lacs alpins), Italie, bien sûr : Venise, Florence, Rome… Une forme de colonisation seconde… douce, où l'on apporte des devises à des sous-prolétaires étrangers, lesquels s'empressent de se conduire en esclaves. Exploitation réciproque. Se déplacer, voyager, faire le touriste dans des pays où n'importe quel occidental apparaît riche. voyager pour la jouissance de ce pouvoir, donc : faire le riche.
Et autrement pour quoi ? S'étaler sur une plage ? C'est vrai qu'il est inadmissible que les plus beaux paysages du monde, atolls ou haute montagne, ne profitent qu'à des péquenauds primitifs qui ne savent même pas que c'est beau. Et puis, plus simplement, se dépayser, parce que à la maison boulot dodo, on s'emmerde, depuis qu'on ne sait plus jouir du feuillage du cerisier voisin ou de l'écorce du platane. Il nous faut de l'exotisme… et avec, pourquoi pas, de l'érotisme… Tiens… ça en ferait peut-être partie, ça aussi…
Nous voici, grâce à l'avion, enfin maîtres et possesseurs de la nature, de la planète sous tous les angles. Si chez moi c'est quelconque (parce que je connais déjà trop bien), il me faut de l'ailleurs qui sera forcément grandiose, "impressionnant", "incroyable", et en rapporter des photos, pas celles des atlas et des cartes postale, enfin si, les mêmes, mais prises par MOI.
Aux aventuriers explorateurs touristes, j'ajouterai les chasseurs, parce que tirer des lapins entre les rangs de vignes d'à côté, ça lasse… Mais des lions ! Mais des éléphants !! Et la chasse à la baleine !!! Je n'ai pas besoin d'y penser plus d'une seconde pour me poser la question, frémissant de rage « Comment peut-on oser faire ça ?! »

UNE BRÈVE HISTOIRE DU XXe SIÈCLE.
Des explorateurs occidentaux découvrent du pétrole et du gaz quelque part dans une colonie.
Après l'avoir exploité en colons pendant des années, ils se font jeter par des populations autochtones à qui, après tout, ces terres appartiennent (ce que ces populations ne savaient pas, d'ailleurs, avant que d'autres occidentaux leur enseignent la propriété des terres, la révolution, la liberté, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, etc.)
Les exploitants occidentaux s'en vont donc, la queue entre les jambes mais laissant sur place du matos d'exploitation et des compétences (sous forme d'hommes ou de modes d'emploi) qui vont permettre aux autochtones d'exploiter eux-mêmes leur pétrole et leur gaz.
Ensuite, ces derniers le vendent aux occidentaux précédents (qui en sont friands).
Donc, nous, les occidentaux en question, nous leur donnons plein d'argent pour leur acheter leur pétrole. Ils deviennent très riches (enfin… surtout certains). Ils achètent en occident des vignes, des usines, des fonderies, des équipes de foot, des musées, des châteaux, des tableaux, des appartements dans le XVIe et des palaces sur la Riviera (entre autres).
On s'en fout du moment qu'on peut mettre de l'essence dans nos bagnoles.


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