samedi 24 août 2019

L'INSOUTENABLE POIDS DU RÉEL


Peut-être l'ai-je déjà dit, mais j'en ai un peu marre de l'emploi journalistique du conditionnel.  Les "si"… Même dans Charlie Hebdo, je lis par exemple  « Si nous ne faisons rien, la "décroissance" nous sera imposée », là où il faudrait dire « Comme nous ne faisons rien, la décroissance nous sera imposée ». J'ajoute « imposée par personne : par les faits, la conjoncture, la réalité ». (L'usage du "nous" serait aussi à discuter…)
Disons que si "nous" (l'humanité) ne renonçons pas volontairement à prendre l'avion, l'avion tombera avec "nous" dedans. Et là "nous", ce n'est pas seulement ceux qui prennent effectivement l'avion, qui sont effectivement dedans, mais tous les autres (qui auraient bien voulu pouvoir se le payer). Les avions redescendent toujours, c'est une loi de la nature.
Ou bien l'avion sera interdit, quel vilain mot, par une autorité, autre vilain mot. Pareil pour la viande (grande déforestratrice et émetteuse de gaz à effet de serre, on le sait), pareil pour l'Internet (grand dépensier d'énergie donc producteur de surchauffe climatique), pareil pour voiture ou trottinette (même électriques = nucléaires), les cuvettes en plastique, les vinyles, les sacs-poubelle, les pailles, les canettes, le coca, les insecticides, pesticides, herbicides, le made in China, les batteries lithium, les motos, les poupées barbie et tant et tant d'autres choses, objets et pratiques.
Imposer, interdire ? Qui pourrait imposer cet effondrement de la civilisation STIC (science-technique-industrie-commerce – ce que Edgar Morin appelait "le quadrimoteur"), cet écroulement de la baliverne… qui pourrait l'imposer dans le seul but du salut de l'espèce ("nous") ? Personne. Apparemment, l'argument rationnel de "notre salut", "nous sauver", "la survie de l'espèce"… ne porte pas. Étrange !
Il va falloir « comprendre que seules de fortes contraintes nous sauveront », dit Jacques Littauer (Charlie Hebdo 1406). (Ici encore, le "nous" serait à discuter, ainsi que le verbe "sauver"… Disons "nous = l'humanité" et "sauver = laisser l'espèce se perpétuer"…) Même la Chine, où l'on ne s'embarrasse pas de droits de l'homme (de l'individu, plus exactement), a dû renoncer à la politique de l'enfant unique qui, imposée à toute l'humanité serait le seul salut possible (de "nous", l'humanité, l'espèce – et par conséquent l'individu, vous et moi).
Si bien que finalement, le seul dictateur écolo-fasciste sera la réalité aveugle. Nous n'arrêterons pas les catastrophes, les catastrophes nous arrêteront. (Notez que je ne dis pas « Si nous n'arrêtons pas… etc. »)
"Nous" renoncerons donc, contraints et forcés, à la baudruche "croissance". Mais pire : comme la décroissance "nous" sera imposée par la réalité (avec ou sans participation active des "décideurs" patentés et dirigeants en tous genres), il nous faut-faudra renoncer à ce qui fait de nous des individus individualistes, "la liberté", la sacro-sainte liberté, le libre choix, que ce soit celui de voyager, de manger des steaks ou de faire des enfants de plus – questions autant quotidiennes que philosophiques.
Ce sens ultime de notre être-au-monde n'est pas encore assez rentré dans nos têtes pour que nous acceptions de revoir-réviser-réformer nos modes de vie. Au minimum la tempérance : limiter nos désirs, limiter nos pouvoirs.
Quant à savoir qui mourra, qui restera, survivant, vestige, leftover… c'est toujours la réalité impitoyable qui fera le tri.

ABSOLU
« Je pressens que les grands débats à venir ne porteront plus sur l'humanisme ou les droits de l'homme face aux prétentions de la croyance religieuse, mais sur la survie de l'espèce humaine sur cette Terre, qui demeure l'horizon indépassable de toute espérance tangible. » (Bruno Pinchard, philosophe)
Le devenir de l'humanité sur Terre (ou simplement la survie de l'humanité) est le seul absolu éthique susceptible de remplacer tous les autres. Seul absolu puisque c'est l'existence elle-même qui est en jeu. Le seul devoir est envers le futur. Face à l'éventuelle extinction de l'espèce humaine (ou même seulement à l'avenir pourri programmé), pas de relativité ou de relativisme possible. Pour relativiser, il faudrait être un dieu assis au centre de la galaxie. (Cf. la métaphysique qui préside aux fictions comme "Le Jour où la Terre s'arrêta" ou "Les Enfants d'Icare".)
Ce n'est pas une question d'empathie, de bons sentiments envers "la planète" (qui se porterait mieux sans les humains, ouais…), ni de métaphysique qui ferait se demander si l'espèce humaine est tellement intéressante qu'elle mériterait de perdurer, au nom de la conservation d'une valeur absolue, un Humanisme transcendantal… Tout ça, ce sont des visées morales, intellectuelles et mégalomanes…
C'est une question de survie. La question n'est pas le mérite de l'espèce, ni une supposée mission transcendante à elle attribuée par le Cosmos, la question c'est que c'est la nôtre et qu'on n'en a pas d'autre, et qu'elle ne perdure qu'avec les autres et avec "la planète". J'ai parlé d'absolu éthique, mais c'est plutôt de l'ordre de l'instinct de survie, comme la "légitime défense". Foin du sacrifice.
Certains disent que le diagnostic est exagéré (alarmiste), on ne peut que leur répondre : vous verrez bien que j'avais raison, lors de l'autopsie !

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