jeudi 12 septembre 2019

ANTHROPOCÈNE vs CAPITALOCÈNE


Un certain Jason W. Moore* (que je n'ai pas lu) préfère parler de Capitalocène plutôt que d'Anthropocène, arguant que la merde où on est, c'est pas la faute de "l'Homme" (la faute de l'humanité tout entière, Nous, Anthropos), c'est la faute au "Capitalisme", opposant ainsi deux abstractions, deux concepts : l'Homme et le Capitalisme. Mais l'Homme, c'est tous les humains, l'humanité entière, sept milliards de bonshommes, et le Capitalisme c'est un système, une structuration, un réseau social, un régime économique… Dans le terme, c'est une abstraction ou une théorisation, mais dans les faits ce n'est pas une Idée abstraite tombée du ciel ou déboulant d'une autre planète. Ce n'est pas non plus le complot fomenté par deux ou trois méchants exploiteurs. C'est bel et bien l'émanation de "l'Homme", depuis le premier primate qui a filé une banane à son voisin en exigeant qu'il lui en rende deux. Ou le premier qui a dressé une barrière autour d'un bout de terrain en disant : ici, c'est à moi. Et donc, depuis, la structure de la vie quotidienne de quiconque a une habitation, vend ou achète des biens et des services, consomme et fait consommer les autres, a un compte en banque (s'il ne spécule pas lui-même, son banquier s'en charge en douce), roule en voiture ou en trottinette électrique, lit des journaux et des livres, téléphone, fréquente des bars ou des concerts, fait le touriste, surfe sur le net…
Quand on parle d'effondrement (qui nous pend au nez), il ne s'agit pas de "fin du monde", mais d'effondrement de notre société, c'est-à-dire du "capitalisme", si vous voulez, ou de la "société de consommation", ou de la société industrielle et commerçante. Ça sera la fin d'UN monde, seulement, mais pour autant ça sera pas cool. On ne claque pas des doigts en disant "supprimons le capitalisme, punissons tous les méchants capitalistes, et tout ira bien". On ne décide pas l'arrêt du système dont on fait partie. Quand "le capitalisme" s'effondrera (pour le moment, ça cracouille de partout), il entraînera toute l'humanité avec lui.  L'Homme, Anthropos, Nous, On.
On n'aura plus d'avions, ni de trains, ni de voitures, ni de paquebots de croisière, ni de porte-conteneurs, plus de livraisons de denrées diverses au supermarché, ni à l'épicerie du coin, plus de supermarché ni d'épicerie. Plus d'adduction d'eau, plus de fourniture d'électricité, télé, téléphone, internet, plus de médicaments…
— OK, la grande panne, quoi… et pour combien de temps ? deux jours, trois jours ?
— Mais non ! Deux ans, trois ans, trente ans, cent ans ! Tout le temps ! Toujours !
— Mais… les services publics sont là pour prendre le relais, non ?!
— Les services publics, quand ils n'ont pas été bradés au privé (= au capitalisme), dépendent du capitalisme : la Poste ou la SNCF dépendent des fournitures d'énergie, du téléphone et autres réseaux privés… Ne parlons pas des hôpitaux… L'État lui-même ne fonctionne qu'en empruntant sur "les Marchés" et nos impôts ne servent qu'à payer les intérêts de ses emprunts, pas à payer les sévices publics.
— Mais… On pourrait pas arrêter le capitalisme et garder les supermarchés ? Et l'internet ? Donc l'électricité, donc les centrales nucléaires et autres, donc tout nationaliser et faire tout gratuit.
— Le problème du gratuit c'est que pour que ça marche, il faut que TOUT soit gratuit. On ne peut pas être communiste tout seul dans son coin. Les médocs, par exemple : il faut que les médecins, pharmaciens et laborantins aient quand même les moyens de bouffer.
— Ben… Si le pain est gratuit ?
— Il faut que le boulanger puisse aussi avoir de l'électricité ou du bois pour son four, de la farine pour faire le pain, que le minotier puisse avoir du blé, que l'agriculteur ait des champs, tracteur, moissonneuse-batteuse, engrais… même si c'est du fumier, qui n'existe que s'il y a des troupeaux, donc des éleveurs à qui il faut… etc. etc. Et que tous ces gens là aient de quoi bouffer. Dans le terme "bouffer" (gratuit), j'inclus tous les besoins primaires : manger (et pas seulement du pain), boire, se vêtir, habiter. Tout ça gratuit, OK, super, pas de problème… juste une totale réorganisation de la société à l'échelle mondiale de 7 milliards d'habitants. Si en plus tu mets dans ces besoins la voiture et l'internet, on n'en sort plus.
Une société communiste au sens pur du terme, c'est-à-dire gratuite, est peut-être possible, oui, au sein d'une petite communauté, genre village autarcique de 150 habitants, mais pas avec 7 milliards d'habitants sur Terre, qui veulent tous "bouffer" et qui veulent aussi les cigarettes, la télé, la voiture, l'internet, le cannabis, les voyages. Tout ces besoins secondaires, plutôt désirs que besoins, ne sont réalisables que dans une société capitaliste – dite aussi libéralisme économique = commerce. Et donc celui-ci s'arrêtant, tout le reste suit : effondrement.
L'effondrement, c'est pillages, émeutes, batailles rangées, épidémies, famines, guerres, accidents industriels (on n'arrête pas une usine sévéso ou une centrale nuke en abaissant un interrupteur). Etc. Autrement dit pas cool du tout. Pas de happy effondrement.
Tout ce qu'on peut en espérer, c'est une sorte de transition, mais dure, type Brexit sans accord, en pire, durant un certain nombre d'années (je ne me mouille pas plus) avec pour résultat une "table rase" ET une réduction drastique de la population mondiale (parce que  ça va faire des morts).
Après, peut-être, on pourra passer à autre chose.
•••
(C'est très volontairement que j'emploie un peu partout un ON indifférencié.)

(Pas encore lu)


1 commentaire:

  1. On peut aussi questionner ce qu'est l'Homme si ses facettes dépendent du milieu. Toute une ligne de raisonnement peut ainsi invoquer, pour expliquer l'émergence de l'intelligence humaine et ses spécificités, des facteurs environnementaux (comme la transformation de la forêt africaine en touffes de bosquets parsemant une savanne, obligeant les protohumains à se relever, à devenir nomades et regarder au loin; ou bien même la présence et consommation de champignons psychotropes décuplant les avantages cérébraux).
    Ainsi encore, les conditions climatiques et géologiques permettant soudainement l'agriculture et le sédentarisme, c'est le début des concentrations humaines et de ressource, entraînant d'une part carences alimentaires, famines, épidémies et déséquilibres écologiques, et d'autres part stratifications sociales, dominations, stress permanent, drainage des ressources, fortifications et guerres; l'industrialisation n'étant qu'une conséquence; le capitalisme et le communisme (en tout cas marxiste) ne se distinguant guère du point de vue du productivisme-consumérisme (ni selon Groucho Marx!).

    Le milieu ne permettant bientôt plus le drainage globalisé des ressources, ni les grandes concentrations et gros flux d'échanges, on peut imaginer une nouvelle Humanité sédentaire fragmentée en une myriades de communautés en équilibre avec les ressources locales. Le projet Global Village Construction Set (https://www.opensourceecology.org/gvcs/) réfléchit par exemple aux 50 machines à construire soi-même permettant de maintenir une haute productivité, à commencer par de l'énergie et des briques.

    Et on peut encore imaginer que le milieu ne nous permettant pas plus de simplement l'exploiter, il faille produire non plus des produits issus du milieu ou du milieu domestiqué, mais de la nature sauvage elle-même, c'est à dire une véritable biodiversité, qui n'est pas juste un catalogue fourni d'espèces différentes mais un processus explorateur.

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