samedi 21 septembre 2019

SÉLÉNITES (une petite nouvelle)


« C'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes », se disait Zarfltz le jardinier.
Il se disait aussi « C'est beau un jardin qui rêve sous la clarté des étoiles ». Il faut dire que ce jardin se situait sur la face cachée de la Lune et que donc il ne pouvait pas dire « sous la clarté de la Terre », pas plus que « sous la clarté de la Lune ».
Mais tout ça, c'était avant que Xrolz ne flouxe contre un de ses salsifis arborescents. Précisons tout de suite que Zarfltz comme Xrolz étaient des sélénites moyens, voisins sur une Lune qui, en ce temps-là, n'avait pas encore reçu la visite des astronautes américains, cosmonautes russe et cuisiniers chinois. Et en ce temps-la, sur la Lune, les jardins ne pensaient pas, pas plus aux hommes qu'à quoi que ce soit d'autre… ils rêvaient.
Mais, donc, le jardinier Zarfltz n'était pas content, il était même très colère depuis que son voisin Xrolz avait flouxé sur un de ses salsifis arborescents.
Les Sélénites présentaient l'aspect de nains de jardin, avec sabots et bonnets rouges mais en plus grands que ceux que nous connaissons sur Terre, la faible pesanteur lunaire favorisant la pousse verticale. Des nains de jardin géants, donc, ou arborescents. Leur chair blafarde évoquait le plâtre ou la pierre ponce ou un fromage blanc sec. C'était laid, malgré leurs nez comme des andouillettes, mais ils s'efforçaient de faire bonne figure : par exemple Xrolz portait une moustache et Zarfltz une barbe et ce bien qu'ils fussent l'un comme l'autre de sexe roturin (l'un des 265 sexes de l'espèce). Ils étaient peu musclés mais la faible pesanteur, encore elle, leur permettait des sauts de plusieurs fois leur taille. L'atmosphère lunaire étant essentiellement composée d'hélium 3, ça facilitait les choses.
Bref, vengeance ! Armé de son grateau, Zarfltz sauta la haie de saules baveurs séparant son jardin de celui de Xrolz, atterrit sur ses deux sabots et flouxa incontinent sur une rangée de tomates rampantes carnivores. Mais Xrolz l'avait perniflé à travers les murs d'adobe de sa cabane et était sorti en coup de vent solaire, armé jusqu'aux yeux d'une flogile acérée. L'affrontement était imminent entre les deux voisins jardiniers qui se détestaient depuis des éons carbonifères.
Le jardin, les deux jardins voisins, même, qui ne pensaient pas encore aux hommes, se mirent à penser aux sélénites – bien forcé, quand on est attaqué. Dans l'exaltation de la lutte, le flouxe se répandait partout, savonnant les varicots, bourjouflant des rendives, sclérosant en plaque les chitrouilles. Ce luxueux chaos dura plusieurs nuits sans Terre tandis que des nuages fluorescents d'hélium 3 balayaient le ciel en chantant des cantiques à la gloire du Grand Anouilh.
Et voilà qu'au beau milieu de l'affrontement, une navette nommée Chang’e-4, en provenance de la Terre se posa à proximité. Ceux qui en descendirent, des Chinois affamés, prétendaient notamment mener des études portant sur les basses fréquences radio et les ressources en minéraux, ainsi que des expériences botaniques : plus particulièrement faire pousser des tomates. Mais c'était une ruse : ce qui les motivait vraiment était l'exploitation de l'hélium 3, ce gaz incorporé au régolite de la surface lunaire, non comestible, certes, mais source d'énergie potentiellement infinie dont la Terre avait bien besoin en ce XXIe siècle au bord de l'épuisement.
Ce fut la fin de l'affrontement et la fin du rêve des jardins sélénites.
Bientôt suivirent les bulldozers, les pelles mécanique et les trieuses de régolite.
Cependant, Zarfltz et Xrolz, fortune faite suite à la vente des droits d'exploitation de leur sous-sol, partirent main dans la main (pseudopode dans le pseudopode) et obtinrent des Chinois un passage gratuit vers la Terre par la première navette retour. Ils s'installèrent en Papouasie et se firent engager comme cueilleurs d'huile de palme. « Économie d'échelle » (vue leur taille), se dit le cynique exploitant nutellaire, un vieux Chinois visiblement proche de l'agonie graisseuse.
« C'est triste un homme qui ne pense plus aux jardins », dit le jardinier Zarfltz à Xrolz son voisin de cueillette, qui approuva. D'un commun accord, ils fluxèrent sur l'exploitant.
••••••
PS 1. Cette nouvelle répondait à un appel à texte en provenance de l'association Livres en Pâture liée à la fête du livre d'Anost (Saône-et-Loire)
https://www.facebook.com/fetedulivreanost/
L'AT proposait comme contrainte que la nouvelle commençât par la phrase de Jean Anouilh : « C'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes ».
Le jury m'a décerné un "prix de l'originalité". C'est donc une nouvelle inédite mais primée. Bon.
••••••
PS 2. Contrairement à ce qui est affirmé plus haut, déjà au XVIe siècle, un certain Wang Hu assis sur un fauteuil en osier propulsé par une quarantaine de feux d'artifice aurait atteint la face cachée de la Lune. D'ailleurs, un cratère y porte son nom. Les Chinois, décidément, ce n'est pas en vain qu'ils ont inventé la poudre.
•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

Aucun commentaire:

Publier un commentaire