mardi 31 décembre 2019

« On ne devrait parler que de ça »


… comme dit Greta Thunberg. Dans tous les journaux, tous les médias, tous les jours, à toute heure, dans chaque bulletin d'information, sur toutes les chaînes, on ne devrait parler que de ça.
Mais non, on s'excite sur le jeu du foulard, sur la retraite des troupes, on fait des lois pour la GPA, on s'écharpe sur la dernière saison de GOT, on grève la SNCF, on se mord les dents sur "auteure" ou "autrice" ?, etc.
Si nous étions vraiment conscients de l'état (catastrophique) des choses et de notre responsabilité « nous ne parlerions jamais de rien d'autre, comme si c'était une guerre mondiale qui était en cours » (dit-elle exactement). J'enlève “comme si”, pour affirmer que oui, c'est une guerre mondiale qui est en cours. La guerre que nous faisons au monde – et si nous la gagnons, nous perdons. Michel Serres n'a-t-il pas donné ce titre "La Guerre mondiale" (Éd. Le Pommier, 2008) à l'un de ses bouquins ? « Je livre ici, dit-il, un livre d'une actualité journalistique unique. » L'enfant Greta rejoint le vieux sage.
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« Cassandre au pays des autruches » (comme dit Jean-Pierre Andrevon dans le dernier Galaxies consacré à Barjavel).
Ils (politiques, médiatiques, industriels…) n'aiment pas Greta Thunberg. Ils ont peur d'elle. C'est qu'on n'aime pas les prophètes de malheur. (On préfère faire l'éloge de ce grand con de Chirac.) La prévision alarmante est vite qualifiée d'alarmiste – et ainsi déconsidérée. Les Troyens ne voulaient pas entendre Cassandre qui les mettait en garde contre le fameux cheval de bois abandonné (sournoisement) par les Grecs. (« Timeo Danaos et dona ferentes » dit Laocoon dans l'Énéide de Virgile en référence à cette affaire de fake cadeau de noyel.)
Pourtant Cassandre avait raison.
(Il me vient tout à coup l'idée que Alien-le film doit quelque chose à cet épisode. Quand les cosmonautes ramènent Kane au Nostromo, Ripley clame « Il ne faut pas qu'il entre – qu'il pénètre ! ». En vain. On connaît la suite.)
C'est bien connu : quand la température monte, ça ne sert à rien de casser le thermomètre (expression cliché). De même il ne sert à rien de pendre le porteur de mauvaises nouvelles ou de brûler le prophète de malheur, le lanceur d'alerte, comme on l'appelle maintenant.
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Pourquoi ça va toujours plus vite que prévu ?
Pourquoi ça monte toujours plus haut que prévu ?
L’une des raisons est une rétroaction plus forte due à la vapeur d’eau : une atmosphère plus chaude est aussi une atmosphère plus humide ; or la vapeur d’eau est un gaz à effet de serre qui amplifie la surchauffe globale. (Olivier Boucher, directeur adjoint de l’Institut Pierre-Simon-Laplace.)
Donc rouler à l'hydrogène au lieu de diesel et vapoter au lieu de fumer, c'est pas mieux.
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Après la gabegie de noyel, l'orgie du nouvelan.
La "société de consommation" n'a jamais si bien mérité son nom : nous avons consommé le monde. Consumé, même.
— C'est quoi, l'entropie ?
— C'est ce qui est en trop.
— Et l'anthropie ?
— Pareil.
La Terre n'est pas une maison trop étroite. C'est nous qui sommes trop.
Face à la finitude, on déplore que la Terre soit trop petite, c'est-à-dire qu'elle interdise une expansion infinie de l'espèce humaine.
Mais c'est un peu comme déplorer la brièveté de la vie, cet obstacle imbécile à l'immortalité.
L'individu finit. Le monde finit. L'humanité finit. (Et moi-même je n'en ai plus pour longtemps). C'est con mais c'est comme ça.


dimanche 22 décembre 2019

L'effondrement ? Et après ?


Bonne nouvelle : la croissance les a à zéro.
C'est bizarre parce que la croissance démographique est toujours là. Elle devrait entraîner mécaniquement une croissance économique. Des consommateurs en plus, donc des points de PIB en plus, non ? Ben non. La croissance démographique, c'est pas des consommateurs en plus, c'est des chômeurs en plus.
De toute façon, la croissance ne crée pas d'emplois. Nous n'avons plus besoin de gens pour produire, nous avons des machines et des Chinois. Nous avons besoin de gens seulement comme consommateurs. Une entreprise en croissance n'investit pas dans le recrutement mais dans des machines-robots et dans la finance parasite. Et bien sûr dans la publicité – le parasite ultime.
Évidemment, ça ne peut pas perdurer puisque la croissance produit plus de chômeurs pauvres que de consommateurs friqués.
Alors, l'effondrement ? Ne confondons pas le concept d'effondrement avec celui de fin du monde. La fin du monde, c'est la guerre atomique ou l'astéroïde géant. L'effondrement, c'est celui de la société STIC : science, technique, industrie, commerce. En plus bref la société industrialo-commerciale, ou "le capitalisme", ou "le système", si vous préférez ces vieux mots trop rabâchés.
Et la fin du capitalisme, n'est-ce pas ce que nous souhaitions, vieux gauchistes ?
L'ennui c'est que l'effondrement du dit capitalisme nous concerne tous puisque nous sommes tous capitalistes, tous dans le système. (Faut-il le rappeler ? le système n'est pas une entité ou machine venue d'ailleurs qui nous aurait pris en otages. Nous sommes le système. Nous avons tous un compte en banque, une voiture, une adduction d'eau, d'électricité, un ordi, c'est-à-dire une machine informatique multi-services – connexion internet, base de données mondiale, musique, cinéma, calculette, téléphone, télé, machine à écrire, etc. – et ce même en étant végane, en roulant à vélo et en vivant dans une yourte.)
Ce qui m'intéresse, c'est après l'effondrement.
Le retour de petites communautés villageoises autonomes. Autonome parce que ne croyons pas qu'une petite communauté villageoise puisse survivre en vendant de la poterie pour touristes comme les hippies ou les Indiens Pueblos. Il n'y aura plus de touristes. S'il y en avait, ça voudrait dire qu'il y a encore des riches et des pauvres, des gens qui ne produisent rien de vraiment utile et qui pourtant ont de l'argent : des voyageurs, des touristes… du capitalisme, du système. (Parasites)
Suit un chapitre d'autopromotion éhontée :
La petite communauté villageoise, celle que j'aime bien mettre en scène sans trop de sérieux dans des nouvelles situées après la Grande Bistouille (un effondrement majeur, y compris démographique, bien entendu, sinon rien n'est possible) sous le terme de village Dunbar, devra vivre sur elle-même, par elle-même, en autarcie. Pour plus de "précision", on peut lire "La Cité des demeurants" dans la revue Gandahar n°17 ou "Un drôle de fénix" dans le collectif "L'École du futur", chez Marathon, en attendant "Valentyna reporter" dans l'antho "Journalistes du futur" qui paraîtra chez Arkuiris en février, et aussi "L'Ère humaine, enfin !" prévue en deux versions, l'une chez Le Chien à deux queues dans le recueil "Anthropocène mon amour" (date ?), l'autre chez Les Vagabonds du rêve dans l'antho "Terre 2.0" (pour Nice Fiction en juin). 


dimanche 15 décembre 2019

62 = 3,8 milliards


Selon Oxfam, 62 = 3,8 milliards.
Traduction : 62 habitants de la planète Terre possèdent autant que la moitié du reste de la population de la planète Terre.
— OK, alors si on divise 3,8 milliards (± la moitié de la population) par 62, on obtient qu'un de ces super-riches vaut autant que 63 millions d'autres gens (riches, moyens, pauvres, miséreux…)
— Donc, à peu de choses près, un super-riche = la population française.
— On en a un en France ? Parce que ça serait logique de l'élire président de la République.
— Ou de le fusiller.
— On en avait trois, il y a peu : Liliane Bettencourt, Serge Dassault et Bernard Arnault.
— Il n'en reste qu'un à fusiller, donc. Qui se révèle, aux dernières nouvelles l'homme le plus riche du monde, même. Cocorico ! (Avis à M. B.A., sa famille et tous les lecteurs au premier degré : cette phrase est une plaisanterie, aucunement une incitation au meurtre.)
« Le riche est une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre. » (Léon Bloy)
« On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir. » (Cioran. "De l'inconvénient d'être né".)
Paul Lafargue, gendre de Karl Marx : « Fusiller les riches de but en blanc serait de la folie : il faut d’abord les mettre en prison et les affamer jusqu’à ce qu’ils aient fait revenir de l’étranger l’argent qu’ils y ont caché. C’est seulement quand ils n’auront plus rien que nous les fusillerons. »
— Mieux : les étriper un à un avec un vieux couteau rouillé, les laisser agoniser des heures sous un soleil brûlant, attirer des colonies de fourmis pour grignoter leurs entrailles étalées sur le sol poussiéreux. Ce n'est qu'après le trépas du dernier de ces infâmes personnages qu'il sera temps de se demander "Que faire maintenant ?" (Citation éhontée de je ne sais pas qui.)
— Un bombardement d'astéroïdes bien ciblé serait peut-être moins coûteux.
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Reprenons le calcul autrement en attendant le crach bancaire qui vient :
zéro + zéro = zéro.
Je vous parle d'un temps que les moins de 5 000 ans ne peuvent pas connaître.
– 50 000 : Les aborigènes d'Australie Warlpiris ne savent pas compter, ignorent même le concept de nombre, sans doute parce qu'ils n'en ont pas besoin, ou n'en ont jamais éprouvé le besoin. Est-ce pour cela que leur civilisation n'a pas bougé en 50.000 ans, qu'ils n'ont inventé ni la bicyclette ni l'ordinateur ni la finance mondialisée ?
– 4 000 : Les Sumériens ont inventé l'arithmétique, peut-être parce qu'ils vivaient nombreux dans des cités, les premières au monde. La civilisation est née à Sumer, en Mésopotamie, avec l'agriculture, l'élevage, la ville, le commerce. La vie urbaine et ses multiples échanges commerciaux entraînent la nécessité de l'argent sous une forme ou une autre ; donc la nécessité de compter ; et la nécessité de garder la mémoire des transactions, donc d'écrire. Il se peut que les premiers caractères inventés aient été les chiffres. À l'origine l'écriture ne servirait pas à communiquer mais à enregistrer des dettes. L'arithmétique avant la littérature. Et les premiers écrits seraient de simples aide-mémoire. La banque, c'est la quintessence de l'écriture. (D'après Karl Polanyi, à Sumer, les dettes étaient l'affaire du pouvoir. L'État, au besoin, les annulait. À Rome, par contre, on ne remettait pas les dettes, on réduisait le débiteur en esclavage.)
– 3 000 : Les Égyptiens ont inventé le kubit (pas le cubitainer, non !), la normalisation d'une mesure, sorte de mètre-étalon, ceci pour normaliser les constructions. Travail à la chaîne. Pragmatique.
– 500 : Pythagore a l'idée de pair et impair mais pas celle de la fraction, de la virgule.
+ 500 : C'est en Inde que l'on invente les chiffres dits arabes et le ZÉRO. Trouvaille aux conséquences incalculables !
Un zéro, c'est rien, me direz-vous.
Tout seul, certes, mais combiné aux autres chiffres………
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Pourquoi on ne fait pas la révolution ? Parce qu'on est tous (ou en tout cas très nombreux, via notre "conseiller bancaire") occupés à jouer les petits actionnaires, ou les "investisseurs" (= spéculateurs). Complices du capitalisme, collabos, achetés.
— Et le ruissellement macronien, qu'est-ce que tu en fais ?
— Les 1% les plus riches de l'humanité ont une très grande poubelle où les 99% autres viennent glaner.
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samedi 7 décembre 2019

« Je suis fatigué, je vais me coucher. »


« Si tu dors et que tu rêves que tu dors, il faut que tu te réveilles deux fois pour te lever. » (JCVD)
Je me suis levé pour fuir une discussion autour d'une table qui n'en finissait pas (la discussion, pas la table) en compagnie de Jules et Jim.
Je me suis alors aperçu que, en fait, je me levais de mon lit, ce qui voulait dire qu'avant je dormais et que maintenant je suis réveillé et que j'ai envie de pisser alors j'y vais, puis j'y retourne (dans ma chambre), je me recouche et là je me retrouve juste en train de sortir de table en disant aux autres « Je suis fatigué, je vais me coucher. »
Et en effet, je vais me coucher. Ou en fait je vais me re-coucher. Quand je reviens à la table, Jules me dit « Tu dormais quand on est arrivés, tu nous a manqués. » Et Jim ajoute : « Tu nous as manqué. » Je passe un moment à évaluer dans ma tête la différence entre manqués et manqué, dans ce contexte. Puis je retourne au lit.
Les mâchoires de la porte se referment avec un claquement sec.
Je me cale entre mes deux oreilles sur mon traversin masseur. Il me prend la tête et me la retourne – comme une crêpe. J'attendrai le courrier pour en savoir plus.
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Le procès de K
Les témoins attendent en attendant le policier.
Les accusés attendent en attendant le juge.
Les condamnés attendent en attendant le bourreau.
Les chômeurs attendent en attendant le boulot.
Les travailleurs attendent en attendant la retraite.
Les retraités attendent en attendant la mort.
Prenez garde à la fermeture des portes.
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ABDUCTION
Le terme désigne d'un coté un raisonnement par lequel on restreint dès le départ le nombre des hypothèses susceptibles d'expliquer un phénomène donné ; mais d'un autre côté, chez les ufologues, il désigne l'enlèvement d'un sujet humain par des aliens – ce qui est contradictoire en ce sens que l'hypothèse de l'enlèvement d'un sujet humain par des aliens devrait être foutue à la poubelle a priori et une fois pour toutes.
Devoir de vacances : j'ai disparu pendant huit jours et je suis revenu démémorisé (en général, on dit surtout amnésique, c'est-à-dire incapable d'anamnèse (= rappel à la mémoire, évocation volontaire du passé). (L'amnésie, ça arrive plus souvent dans les films ou les BDs – de préférence après un coup sur la tête – que dans la réalité.)
Soit (abduction 1) j'ai passé une semaine avec Lola dans une cabane isolée dans la forêt ;
Soit (abduction 2) j'ai été enlevé par des aliens, emmené dans leur soucoupe, examiné sous tous les angles (en particulier tâté les couilles) et hypnotisé pour ne rien révéler. Finalement un hypnotiseur terrien a levé le blocage post-hypnotique et m'a permis de recouvrer la mémoire et de révéler que nous sommes observés par des aliens en soucoupes qui n'ont rien de mieux à faire que nous tâter les couilles.
Q : quelle est l'acception du terme abduction la plus acceptable ? (Je n'attends pas de réponse.)

dimanche 1 décembre 2019

Les walkyries de Lofsöngur


Un petit teaser, rappel de ma nouvelle parue dans "Revenir de l'avenir", éditions Le Grimoire, prix Mille Saisons.

Les walkyries de Lofsöngur
« L'avenir c'est très surfait. » (Rufus Tucru, Œuvres complètes.)
Quand ce vieux type est arrivé, j'étais dans le jardin du gîte, vers les 9 heures du matin, juste avant que la chaleur du jour monte. (Les cigales cymbalisaient déjà, il faisait donc déjà pas loin de 30°). Assis dans un fauteuil de toile face à une table en fer qui devait dater du début du siècle précédent (le XXe), en short et tee-shirt, je prenais mon petit déjeuner sous un micocoulier (arbre typique de la région) : thé Earl Grey, pain complet grillé, beurre et confiture. Et puis un bouquin de SF, un Sheckley qui devait dater des années 60 (celles du XXe siècle, je veux dire, là encore), déjà relu deux ou trois fois.
Je suis archéologue, mais je traversais alors une période de doute : archéologue, un métier sans avenir – par définition. J'étais prêt à y renoncer. Disons que je passais ma crise de la quarantaine en prenant des vacances à la campagne, quelque part en région occitane, et que j'occupais plutôt mon temps à lire de la science-fiction, histoire de rétablir un équilibre passé/avenir.
Le vieux type avait une allure de touriste (américain ? allemand ?) : short mi-long laissant voir ses vieux genoux, tee-shirt avec sérigraphie de groupe heavy metal, sandales en cuir – avec une trace de mauvais goût typiquement touristique : des chaussettes dans ses sandales. Un sac en bandoulière. Il avait quelque chose d'un vieux cinglé, genre hippie attardé, quatre-vingt-dix ans facile, mais rien d'un prophète : sa barbe faisait plutôt hipster urbain égaré dans la cambrousse. Il est sorti du bois de chênes verts et il s'est approché tranquillement. Comme il n'avait apparemment rien de dangereux, je lui ai offert un siège et je lui ai proposé une tasse de thé. Il a accepté, avec un accent indéfinissable.
— Et… vous arrivez d'où, comme ça ? lui ai-je demandé pour faire la conversation.
— Hum… des années 2300 et des poussières. Le temps d'après la grande bistouille, inondation et compagnie, vous savez, l'extinction des espaces… Le futur est arrivé plus tôt que prévu, et on n'y pouvait rien, il nous a mis devant le fait accompli. La force des choses…
La version "vieux cinglé" semblait la bonne, mais comme il n'avait apparemment rien de dangereux, me répétai-je, l'écouter serait une bonne manière de commencer la journée, dans le genre SF en roue libre.
— Et… vous avez laissé votre machine à voyager dans le temps par là, dans les bois…?
— Pas de machine, rétorqua-t-il avec un geste de bras étrangement souple. Je voyage par disruption du continuum spatiotemporel… ou par hyperbole hermétique, si vous préférez. Je suis parti de quelque part maintenant pour aller voir ça : l'avenir. J'ai pas été déçu ! L'avenir, on peut dire que j'en suis revenu, oui !
— Racontez-moi ça.
… Etc.…

La suite dans…



 Illustration de Michel Borderie

Quant à la musique de Hervé de la Haye qui accompagne les Walkyries (sans chevauchée wagnérienne), on la trouve ici :
https://www.youtube.com/playlist?list=PLFDvSEi4W7DtfL0Cn_28Fk8gPnqdzEE3F