dimanche 13 septembre 2020

"Comment peut-on être…?", suite et fin.

 

Quand on bouscule quelqu'un sans le faire exprès, on présente des excuses.

Par méconnaissance, isolement et humour de mauvais goût, j'ai blessé des gens, dont des gens que je connais et que j'apprécie beaucoup.

J'en suis désolé et j'en demande pardon.

J'ai supprimé ce post "Comment peut-on être…?", ici sur ce blog et aussi sur FB où je l'avais partagé.

Ce n'est pas de la censure, c'est de la responsabilité.

Quant aux amis qui ont partagé mon post, je leur demande d'en faire autant, s'ils veulent bien.

Merci à celles et ceux qui m'ont alerté et conseillé personnellement, avec amitié et clarté.

samedi 27 juin 2020

I will survive au déconfinement


« Du ciel des serpents se mirent à pleuvoir. »
(Richard Matheson. Fiction n° 204)
Une quarantaine de vautours me guettaient au coin de la rue, funèbres funambules.
Quand la nouvelle s'est répandue, les pendules se sont arrêtées, les oiseaux sont tombés du ciel et les étoiles se sont éteintes.
C'était le printemps d'avance. Le ciel était couvert de couillonovirus et le vent soufflait d'est. J'avais déposé mon enveloppe dans l'urne funéraire, accroché du linge sur l'étendoir (après en avoir chassé les hirondelles) et vidé mes épluchures au compost collectif. Le soir, j'avais revu The Big Lebowski qui est un des films que je ne peux pas m'empêcher de revoir quand il passe dans un coin de ma télé. Puis j'avais écouté/vu l'implacable Boléro de Ravel. Lui aussi je ne peux pas m'empêcher de le réécouter/revoir quand il passe dans le coin. Pourtant la chaîne Mezzo passe beaucoup trop souvent la marche funèbre de Chopin et des Requiem (quand c'est celui de Mozart, ça va).
Je suis descendu au rez-de-chaussée et là, le chat gisait sur le carrelage de la cuisine, haletant. Un oviducte translucide animé de spasmes déversait un à un des globes oculaires sur le pavement de briques jaunes. Tous les brûleurs de la cuisinière étaient en flamme, le four électrique pyrolysait et les grille-pain grillaient. Au salon, la télévision diffusait le Requiem de Mozart (encore !) en direct live (soi-disant) depuis le Festival de Lucerne. Sur Mezzo HD, un ouistiti suisse dansait le Lac des Signes à Neuchatel. Sur l'autre rive il y avait ses chiens.
— Au moins vous avez un chien qui ne remue pas la queue.
— Oui, c'est déjà ça. Il m'aide à faire pousser des cactus.
Dans le voisinage, un moteur aboyissait avec des rauquements agressifs – moto ou tronçonneuse ? Soudain il cessa. Soudain tout cessa, les gaz, les radiateurs et le Requiem au beau milieu du Dies Irae. L'obscurité était totale, le silence s'étalait, sable noir. Rêveurs en la douceur angevine, les anges hébétés et les bêtes à bon dieu se posaient de concert la question : l'homme existe-t-il ? Et moi je me demandais si j'allais élever des requins domestiques.
En pleine crise de magie ambulatoire et aléatoire, frappé à la fois de syncinésie et de synesthésie, je parlai à tâtons. Je butai sur un accord d'orque et m'étalai dans un fourmillement de bleu Klein. J'entendais la couleur de ma chemise, un salé grinçant. Ma voisine Lola Lokidor était toute carrée et fumait une soupe de langue entre les feux d'artifice des failles du piano. (En général, je n'ai pas peur des soupes.) (Ni des pianos.) Une rivière de soie chatoyante chantait à goût de vin blanc sec. Un venin de violon piétinait la lune sous les danseurs mondains. Les seins de Lola se faisaient écho l'un l'autre et puis là, bonheur ! sur l'herbe noire au bord de l'étang, en plein jour : le son puissant du chiffre 8. Je n'osais plus toucher une poignée de porte de peur qu'elle me fonde dans la main, ni un livre de peur qu'il se change en oiseau blanc, ni Lola de peur qu'elle se change en chèvre, ni allumer une bougie de peur qu'elle fleurisse carnivore.
It happens.
Tout ceci est peu vraisemblable. Comment est-ce possible ?
— Ce n'est pas possible, en fait.
So what…? Et donc…?
— Et donc rien. Ça arrive, c'est tout.


jeudi 7 mai 2020

CHANTIER


Pire que le confinement (hibernation), le déconfinement (libération ?).
Depuis que l'autre a donné la date du 11, c'est la panique partout.
On sait de moins en moins ce qui nous attend. Tout reprendre comme avant, boulots, bises, terrasses de cafés ? Ou du changement ? Oui mais lequel ? Quoi tout de suite ? Quoi plus tard ? Dans tous les cas, on a peur. On a peur et on ne sait pas de quoi.
Dommage, on était peinard à la maison, à se poser quelques questions existentielles immédiates : pourquoi fermer les librairies ? Le papier est-il un support privilégié du séjours et de la transmission du virus ?
… Ou à philosopher : La liberté sans limites a accouché de ça : le confinement de tous. La guerre de tous contre tous a accouché de ça : l'enfermement contre tous. L'homme loup pour l'homme a accouché de ça : des moutons à l'enclos. La loi de la jungle… etc.
… Ou à statistiquer : XXX décès covid contre XXX décès économisés par les baisses de pollution et d'accidents auto. Et XXX grossesses supplémentaires non-désirées. Qui l'emportera, des plus et des moins ?

Le gros chantier en perspective de la prospective, de la SF, de la politique et même de la philosophie c'est l'APRÈS. Après "la guerre", après l'effondrement, après la phase de deuil et de soulagement mêlés, quoi ?
Le collectif "Et demain" nous chante "Ce combat, c'est l'monde entier". (J'ai d'abord compris "c'est mon dentier" (?¿) – mais j'ai souvent les oreilles qui fourchent.)
Actuellement, 2 thèses se côtoient : "il va falloir tout changer" contre "ne vous faites pas d'illusions, on n'aura rien de plus pressé que de repartir comme avant", comme le serinent en général les économistes ultra-libéralistes : si ça n'a pas marché c'est pas que l'ultra-libéralisme ne marche pas, au contraire, c'est qu'on n'en a pas mis assez.
Soyons positif. Pour être vivable, une société future s'organisera en unités plus petites, plus conviviales, plus autonomes. C'est-à-dire moins dépendantes les unes des autres et moins connectées, c'est-à-dire moins dépendantes d'un réseau de communication. J'entends par là non seulement notre adoré Internet mais tous ces réseaux que, par habitude, nous ne pensons plus : l'électricité, le téléphone, l'eau, les routes, le ramassage des ordures, la distribution d'essence, la poste, l'avion, le train, la radio, la TV… Tous réseaux de dépendance intense, vitale à divers degrés. Rappelons-nous ce qu'il se passe en cas de coupure d'eau, d'électricité, de blocage des raffineries, de grève des transports… Ce qu'il se passe pour chacun de nous, concrètement et mentalement. Et ce immédiatement : retour aux préoccupations les plus essentielles, comme pour des naufragés. Nécessité vitale de l'eau, des denrées alimentaires, de l'abri, vêtement, chauffage… et, peut-être moins vitale au sens primitif, moins liées à ces besoins du corps (que nous méprisons et dont tout dépend pourtant) : lumière, cuisinière et frigo, TV, internet, etc. La coupure de courant électrique c'est "Ravage" de Barjavel (en passant, je note que le nom de Barjavel inclut le mot Ravage).
Et ce qu'il nous arrive individuellement est aussi ce qui arrive à l'échelle d'un pays : quel pays est autonome alimentairement ? Et en eau ? Et en électricité ? Et en production de médocs ? Ni la France ni le Royaume-Uni, qui pourtant se brexite… Folie !
Quel pays est autonome dans la lutte contre les maladies et plus particulièrement actuellement contre une pandémie (il y en aura d'autres) ? Masques, médicaments, respirateurs, etc. En supposant 1% de la population touchée, avons-nous 700 000 lits d'hôpital avec tout ce qu'il faut ? c'est-à-dire le réseau de personnel, d'appareils, de transport ambulance, de fourniture d'oxygène et de médicaments… et de masques à changer toutes les 4 heures…
Et tout ça, lits d'hôpital, masques, paracétamol, etc., tout ça grandement dépendant de réseaux d'échanges à base de transports transmondiaux… eux-mêmes grandement responsables de la circulation du virus. Le chat se mord la queue.
Évidemment, ce chantier de restructuration des sociétés en unités plus petites et moins dépendantes des divers réseaux serait plus facilement réalisable avec moins de monde sur Terre.


lundi 20 avril 2020

L'ÈRE HUMAINE, ENFIN !


Des nouvelles de mes nouvelles : ci-dessous la première page de ma dernière parution, L'Ère humaine enfin ! dans le collectif Anthropocène mon amour, publié par Le Chien à deux queues dans une édition de qualité !
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La Grande Bistouille, ça a commencé par des jolies chenilles bleu-vert.
La larve de la fausse teigne de la cire (Galleria mellonella) s'est révélée, un peu par hasard au cours d'une étude en labo, apte à assimiler le polyéthylène et le polypropylène. Un cas de sérendipité. Ça aurait pu être une excellente nouvelle : le polyéthylène était l'une des matières plastiques les plus utilisées et les plus persistantes dans l'environnement : vous savez, les fameux sacs des supermarchés qui finissaient en continent flottant sur les océans, dans les estomacs des tortues et des poissons… et finalement dans ceux des humains. D’autres espèces de larves s'avérèrent dotées du même genre de capacités, comme la pyrale indienne, dite teigne des fruits secs, une mite alimentaire parmi d'autres, qui elle aussi dégradait le polyéthylène. Avec ça la larve du coléoptère Ténébrion meunier, dite couramment ver de farine, se régalait du polystyrène expansé.
Mieux, les études montrèrent que la biodégradation était en fait l'œuvre des bactéries présentes dans les appareils digestifs des larves en question. On en identifia ainsi des douzaines capables de décomposer ces plastiques qui se trouvaient dans de nombreux objets du quotidien, emballages plastique, bouteilles de boissons gazeuses… et donc dans autant de déchets. 
Pleins d'espoir, bien décidés à se dépolluer, les humains élevèrent en laboratoire ces vers, ces chenilles, ces larves, ou directement leurs bactéries, en quantité industrielle, et les répandirent sur les îles de plastique de l'océan, sur les décharges, les centres de tri, dans les poubelles domestiques, etc.
Il ne manqua pas d'advenir, vous l'aurez deviné, moult dégâts collatéraux : par exemple, les bactéries gourmandes introduites dans les poubelles ménagères et les containers se mirent à boulotter les poubelles elles-mêmes et les containers eux-mêmes… Et dans la foulée, les cuvettes en plastique roses comme des éléphants ivres et autres seaux de ménage souvent rangés à côté de la poubelle sous l'évier de la cuisine. Et puis, comme les micro-organismes dévoreurs ne se gênaient pas pour se répandre un peu partout et que des plastiques, il y en avait un peu partout, comme n'importe qui pouvait s'en rendre compte en cinq minutes en faisant le tour de son appartement, ils s'attaquèrent par exemple aux tuyaux de plomberie en PVC (chlorure de polyvinyle), ou en PER (polyéthylène réticulé) ou en polybutène (PB). Et puis bien sûr, de fil en aiguille, aux isolants électriques, eux aussi en polyéthylène, PVC et autres polychloroprène. Ajoutez les linos et moquettes, les bouchons en plastique qui avaient remplacé le liège (que de vin perdu !), les matelas en mousse, les bouteilles d'eau minérale, les frigos, les lunettes, les prothèses de hanches, les capotes, les jouets, les chers vinyles, les manches des outils… Tout ça, grignoté, bouffé, décomposé, dégradé, fondu !
Et si encore ça s'était limité au cadre domestique du Terrien moyen… Mais le phénomène s'est répandu partout dans le cadre planétaire de la civilisation industrielle. Toutes les machines comportant des pièces en plastique, c'est-à-dire TOUTES – de l'automobile à la centrale nucléaire, du train à l'avion, même les tapis roulants des centres de recyclage et les nouveaux revêtements routiers en plastiques recyclés, tout cela se décomposa, se biodégrada à vitesse grand V… Les fuites d'eau inondèrent les habitations, les courts circuits dus aux fils dénudés électrocutèrent les imprudents et même les prudents et foutirent le feu un peu partout ; tous les vêtements en textiles synthétiques, même les polaires en recyclé, disparurent, pire que la laine  en proie aux trous de mites ; tous les emballages agro-alimentaires aussi, même celui du steak bio et même les gélules des compléments et médocs ; les chauffages fondirent, comme tous les appareils ménagers, de la TV de base à l'imprimante et au téléphone – fixe ou mobile… et bien sûr les ordinateurs.
Résultat : effondrement de la civilisation industrielle.
… Etc.

La suite dans le collectif "Anthropocène mon amour", chez Le chien à deux queues.
http://lechienadeuxqueues.fr/

mercredi 15 avril 2020

Un monde Zanzibarré


Pâques, c'était le 12. Obligatoirement un dimanche. Mais un peu lundi aussi, je ne sais pas pourquoi. Le lundi je ne sors pas : les bois et les champs sont couverts de zœufs , de pulls et de lapsus en chocolat, ce que mon médecin m'a formellement interdit.
J'adore les lapsus, oui, mais aussi les lapins. À Pâques, on les fait en chocolat et on les allie aux œufs (comme si les lapins pondaient ! Les lapines, à la rigueur…) Pondre, c'est l'affaire des poules – qui parfois courent sans tête, tandis que les lapins copulent et les lapines tapinent.
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Serrons-nous les coudes (mais de loin et sans avoir craché dedans). Détoxiquons nous de notre mode de vie. Oui, mais si je parcours les infos, ou la toile tissée par mes amis et autres, je m'affole devant cette prolifération de tout, de la déploration face aux manque de prévision de l'État, de l'étalage de bons sentiments envers les malheureux malades et les héros soignants, des fake news et complots, des chacun qui y va de sa chanson en selfidéo… Et de la prolifération d'"offres dulturelles" gratuites. Déjà qu'avant il y en avait beaucoup, gratuites ou non, légales ou non, et là, sous prétexte qu'on aurait plein de temps libre et qu'on s'ennuierait, c'est le déferlement. Et puis certains qui prient. Mais faire de la lèche à dieu n'a jamais sauvé personne.
Ça tourne pire que de regarder les chaînes d'info en continu. Avalanche, crue, tsunami…
Moins de pollution et dépense d'énergie dues au transports et à l'industrie, certes. Mais cette marée… cette éruption informatique. Les data-centers flamboient et nos cerveaux surchauffent.
Toutes ces vidéos cadrées à la verticale comme une prise de vue à travers une porte entrouverte – vision de voyeurs. Tous ces "journal de confinement" diffusant ce qui est par définition le rien, l'absence, le vide. (Sur les sites pornos, je suppose qu'on n'a plus que de la branlette…)
« Il vaut mieux pomper, même s'il ne se passe rien, que de risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. » (Jacques Rouxel, Proverbe Shadock.)
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Dans les années 2010, la ligne bien ordonnée de notre civilisation a dévié pour s'enfoncer dans le n'importe quoi (chaos, entropie…). Le Brexit, Trump (dit "l'agent orange" ou "l'homme à tête de citrouille"), Bolsonaro et l'Amazonie en feu, une jeune autiste qui nous fait – à juste titre – la leçon… et au bout, signant la décennie, le Corona et ce printemps suspendu de 2020. Quelque chose entre l'état d'arrestation et l'état d'exception. Chacun mis en boîte, à la fois mort et vivant comme un malheureux chat de Schroëndinger.
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Je suis assez vieux pour m'en souvenir. 40 000 morts en France. 1 million dans le monde… et on en parlait à peine.

Le salut serait-il en Antarctique ? Un scénario SF, me suggère l'ami Labourier. Imaginez : fin de l'espèce humaine partout et ces 4000 scientifiques chargés de repeupler la Terre.
Ce qui me rappelle une petite proposition de scénario de fin du monde :
Dans les histoires de fin du monde, romans ou films, il y a toujours un survivant. Forcé, sinon y aurait pas de film… Ce survivant est toujours un type qui était enfermé quelque part à l'abri. Un "survivaliste" dans son abri antiatomique, un spéléologue dans sa grotte, un comateux dans une salle étanche de l'hosto, etc. À l'abri des destructions, des radiations ou de l'épidémie. On connaît la suite : il sort, y a plus personne… ou que des zombies…
Maintenant, imaginez que le cataclysme qui éradique la population terrestre arrive pendant le conclave du Vatican.
115 survivants.
Des cardinaux.
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— On pourra se vanter d'avoir vu la fin du monde !
— Oui, mais se vanter à qui ?
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C'était déjà en marche et ça ne peut que s'accentuer, pandémie aidant :
— Plus de caissières dans les grandes surfaces. On passe soi-même ses achats au scanner.
— Faut faire tout le boulot soi-même, quoi, comme à la station-service où y a plus de service. C'est la liberté ! L'autonomie !… Et les caissières, qu'est-ce qu'elles deviennent ?
— Au chômage, comme tout le monde, remplacées par une "hôtesse" qui supervise quatre caisses automatiques. Qui bientôt sera une robote. Et tout ça pourquoi ? Parce que, pour l'entreprise, une machine, même chère, même produite en Chine, même qui tombe parfois en rideau, c'est plus facile à gérer qu'une employée humaine qui peut tomber malade, enceinte ou en grève. C'est tout.
« La possibilité de notre liquidation forme le principe que nous intégrons à l'ensemble de nos appareils, sans considération de leur fonction officielle. Ce que nous visons en fait, c'est constamment de produire quelque chose qui pourrait se passer de notre présence et de notre secours, qui fonctionnerait sans nous, et sans se plaindre – ce qui signifie clairement posséder des outils au moyen desquels nous nous rendons superflus, nous nous éliminons, nous nous "liquidons". » (D'après Gunther Anders (1902-1992)
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« De toute façon, le désastre était inévitable. » (Raymond Chandler "The Long Goodbye")

paru dans Psikopat, nouvelle d'Olivier Ka, Deathbook

dimanche 12 avril 2020

DEHORS, ÇA PANDÉMIQUE


Lola Lokidor vit enclose avec Rufus Tucru, un androïde rouillé qui se calfeutre dans un radiateur pour écrire des lettres d'amour. Des lettres adressées à personne : au monde. Je veux dire : à personne de précis mais au monde en général, ce monde dehors où ça pandémique implacablement. Ce mal n'a pas d'odeur.
Lola joue du ukulélé dès cinq heures du matin. Elle porte une chevelure de hérisson albinos, elle y accroche des plumes de rastaquouères et des perles de pirate (des œils prélevés sur des cadavres, aussi).
Aujourd'hui, Lola marche le long d'un couloir. Au bout, la porte comporte un œil. Elle regarde dehors : c'est le printemps, les oiseaux braillent à l'aveuglette, les grenouilles font leur aquagym et les escargots s'en vont par deux faire leurs jeux hermaphrodites. Lola aimerait bien, aussi, partir en escapade en escargot.
Elle va peut-être sortir : elle irait bien dehors, marcher sur la route de briques jaunes jusqu'au village proche, Lachesis Mutus, mais elle sait que dans chaque maison elle trouvera des chaises muettes et des cadavres découpés par les virusses en morceaux petits et très petits. (C'est là qu'elle prélève des œils pour ses cheveux hérissons, mais c'est bon, elle en a suffisamment, pour l'instant.)
Mais dehors, ça pandémique. Ça pandémique de plus en plus depuis que les hommes à tête de citrouille ont remplacé la Dame de Cœur et la Fée Caramel. Lola, précautionneuse, éventre un masque de protection. En son centre, en sa cavité buccale, entre langue et palais, se déploie une araignée de fils de verre, de fils de glace.
— Tu espérais arrêter la pandémie, petite Lola, dit l'araignée de verre, mais c'est impossible : chaque virusse a son destin tout tracé, conséquence de toutes les lois de l'univers, de tous les événements de l'univers depuis toujours.
— Mais, maître, dit-elle à l'araignée de glace, c'est le hasard, seulement le hasard, qui commande au cheminement des virusses. Non ?
— Hasard ou nécessité, c'est la même chose, malgré les gloses et les églises. Personne ne fait quoi que ce soit, dehors. Tout se produit seul, dehors. Alors le summum de la liberté est de s'abandonner au hasard. (Et rappelle-toi que tu as 60% d'ADN en commun avec les bananes.)
Résultat des courses : Lola, refoulée dedans par le dehors, ne sortira pas. Elle retraverse le couloir en sens inverse, elle rejoint l'androïde rouillé dans son radiateur. Elle voudrait bien le décaper, jouer la Belle et le Bêta en code binaire avec lui, lui offrir le thé, le dérouiller et le dépouiller de sa croûte aluminium, voir s'il est latex, en dedans, ou s'il a des os de verre, comme l'araignée masquée ses pattes. Mais Rufus Tucru continue à écrire ses lettres d'amour au monde entier. Alors Lola se promiscuite à ses pieds, elle dessine des orages, des sabres, des mendiantes, des cacahuètes, des poêles à mazout, des autruches, des sardines, des pistolets, des coboyes, des millepattes, des danseuses nues… Etc.
(Dans un autre épisode, peut-être, on verra Lola déclose courir dans les bois. Ça ne pandémiquera plus. Les tomates pousseront des cris de joie, chanteront des chansons d'artiste. Rufus Tucru n'aura plus d'encre dans son stylo.)
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Note digestive.
On peut s'angoisser ou s'exaspérer du fait que les circonstances nous obligent à être ou faire ce que nous ne voulons pas être ou faire. Exaspérons-nous plutôt de ceux qui tellement veulent, veulent à l'encontre de toutes les circonstances, à l'encontre du hasard ivrogne, du réel idiot. C'est ceux-là, les hommes à tête de citrouille qui ont tué la Dame de Cœur et la Fée Caramel, ceux-là qui ont fait du monde ce lieu où ça pandémique implacablement, ce monde à qui on ne peut qu'écrire des lettres d'amour inespéré.
— C'est pas marrant ! dit Lola Lokidor.
— Je ne ris jamais avant le petit déjeuner (*), réplique Rufus Tucru.
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(*in "La huitième femme de Barbe Bleue", Ernst Lubitsch, 1938)

Philippe Caza, 2020 (Partagez si vous voulez, no ©)

D'après une première version publiée sur mon ancien blog en juin 2018
et une version LGBT publiée par le webzine Biche Fauve n° 1, octobre 2019

 Edward Hopper. Carolina morning.

vendredi 10 avril 2020

Vrac de virus en garde à vue.


Conarovirus : invasion ou génération spontanée ? Nous sommes tous porteurs d'un tas de microbes. De temps en temps, ça mute. Un potentiel qui se réalise en nous. Mais nous préférons toujours le fantasme paranoïaque d'invasion venue d'ailleurs, de Chine de préférence (vous savez comme ils sont…) et la Grande Muraille n'a pas arrêté l'ennemi.
— Patron, une Corona ! (Soigner le mal par le mal)
Le jour où la Terre s'arrêta. Quatorzaine, qu'ils disaient… Blague de premier avril ! Vraie quarantaine, en fait : 40 jours et 40 nuits, comme le déluge, et nous enfermés dans l'arche (qui n'est pas un bateau mais un coffre, une boîte de Pandore) pleine d'animaux comme un marché humide chinois, lieu de macération, bouillon de culture en plein air.
Les marchés financiers, eux,  sont des virus parasites de l'économie, c'est-à-dire de la vie de tout de monde. Ils sont en baisse, tant mieux. S'ils meurent, plus de dettes. Plus d'emprunt possible. Les États devront reprendre la main : produire leur monnaie, comme des États de droit responsables.
Antonio Fischetti : « Rassurez-vous, le but d'un virus n'est jamais d'éradiquer totalement son hôte. Sinon il finit par mourir lui aussi. Évidemment, il ne se dit pas : « Tiens, il serait temps de devenir moins virulent pour préserver mon garde-manger. » Non, c'est une question d'adaptation darwinienne entre un prédateur (le virus) et une proie (nous) : les souches les plus virulentes de cette saloperie périssent en même temps que leurs hôtes, et seules subsistent les moins meurtrières, qui savent ménager leur fonds de commerce. » Il cite aussi  deux chercheurs du CNRS : « toutes les relations entre parasitaires et humains ont tendance à évoluer vers une situation où tout le monde est gagnant. » (Charlie Hebdo n° 1443 / 18 mars 2020)
Le contraire des prédateurs financiers humains, donc, (dits "capitalistes") dont surnagent toujours les plus virulents qui se moquent éperdument de la mort de leurs proies : il y en a beaucoup beaucoup, il y en aura toujours.
Exemple chez Amazon : « Plutôt que de mener une enquête dans l'entrepôt, l'entreprise a recruté d'autres intérimaires pour remplacer les malades. Certains n'ont pu travailler que quelques jours car, sitôt entrés, ils ont à leur tour développé les symptômes. » (Syndicaliste cité par J. B. Malet, "Derrière les murs de l'usine à colis", Le Monde Diplomatique d'avril 2020.)
Pèlerinages à Lourdes annulés. Pourtant ce serait le moment. Mais trop de risques. Lourdes, c'est comme le suicide : y a trop de risques (y compris celui de se rater).
Au XVIIe siècle, pendant la peste, on forçait les enfants à fumer en classe, pour les préserver de la contagion. Si ça se trouve, ça marche. (Ah mais non, il paraît que le tabac est un facteur aggravant. Problème : les gens enfermés qui s'ennuient fument davantage…)
Les vaches s'ennuient dans leur pré : manque de trains. (Ah bon ? Y a encore des vaches au pré ?)
Les brebis voisines râlent, consignées dans leur enclos.
Sans abris, rentrez chez vous !
Ceux qui ne sont rien. Les paysans, les éboueurs, les nettoyeurs des villes, les chauffeurs de poids-lourds, les facteurs, les caissières, etc. Ils sont sur le pont au même titre que les soignants. Que ferait-on sans eux ?
Le virus n'aime pas la chaleur, paraît-il. Oui, mais quelque chose comme > 55° C. Il va nous falloir une super canicule.
Une crise de ce genre, comme une guerre ou une série d'attentats, ou un tsunami de force 11 septembre, c'est l'occasion pour un Président d'acquérir sa stature présidentielle. Qu'il en profite, ça ne durera pas.
Vu un docu sur Art Spiegelman. Son livre sur le 11 septembre, il l'avait sorti au format album pour enfants – pour que George Bush puisse le lire.
Rituels apotropaïques (de protection magique) :
Parlez dans l'hygiaphone. Comme au confessionnal.
Mouchez vous dans votre coude. Utilisez des coudes à usage unique puis jetez les. (Attention de ne pas avoir un bébé dans les bras à ce moment-là, il vous faudrait le jeter aussi.)
« Sa tête fait trois tours sur ses épaules et crache un long jet de pus verdâtre, puis elle s'essuie la bouche du coude, ce qui est en principe impossible pour tout terrien normalement constitué. Mais si elle a la tête réversible, le coude peut bien en faire autant. » (Extrait de "L'Exorciste".)
20 h. Vuvuzella au balcon. Pour applaudir le personnel soignant. Comme un match de foot.
Micro-trottoir. Trois interviewés successif, sans masques, avec le même micro emballé dans sa mousse éponge jaune… Espérons que cette mousse n'éternue pas à la face du suivant (un micro n'a pas de coude).
Je regarde un film. Mais… ces gens se prennent dans les bras, se touchent, s'embrassent ! Sans même un masque pasteurisé ! Arrêtez les !
Attestation de déplacement dérogatoire. Et pourquoi pas un badge comme… euh… une étoile jaune par exemple ? (Mauvais esprit.)
Je sors marcher et cracher dans la nature. Chaque jour je surveille la croissance des feuilles de quelques figuiers sauvages que j'ai vues naître. Aujourd'hui 5 cm hors tout.
(Mais arrivent les fraises et les asperges en direct du producteur voisin…)

"Vaccination". Extrait de "Contes à vomir debout", Gudule et Caza, ArmadA éditeur



dimanche 5 avril 2020

SUR LES CONFINS DU GROVID-19


« La Gorgone courait dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la foule, couleur d'incendie, s'entassait dans les embrasures en admirant l'âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. » (Villiers de l'Isle-Adam.)
Kata-strophè : dans la tragédie grecque, c'est l'écriture de la dernière strophe : le dénouement final, la brisure. Quelque chose comme le krach ou le crash. Le Vésuve sur Pompéi. (Docu : les pompéiens se confinent dans leurs maisons, le visage dans un coussin, jusqu'à ce que l'épaisseur de la couche de lapili fasse leur toit s'écrouler sur eux. Suit la nuée ardente.)
Le dramatique, où il y a dialogue et solution, laisse la place au tragique.
Comme disait Gunther Anders, il est difficile de ne pas écrire une tragédie.
Comme disait Juvénal, il est difficile de ne pas écrire une satire.
« L'humour noir est […] par excellence l'ennemi mortel de la sentimentalité perpétuellement aux abois – la sentimentalité toujours sur fond bleu […] » (André Breton, Anthologie de l'humour noir.)
Comme disait Camus, il n'est plus temps de "refaire le monde" mais d'essayer d'empêcher que le monde ne se défasse.
Apocalypse ? Si le terme signifie révélation, que nous révèle celle en cours ? Ça nous en révèle tellement sur l'état du monde, sur la folie de notre mode de vie, qu'on ne sait plus quoi en faire. Que c'est même ça qui nous fait le plus peur. Pas la mort, mais l'insinuation mortelle ou l'émergence d'un "on ne peut pas continuer comme ça". Oui, mais alors "comment" ?
"Le jour d'après" on fera les comptes, comme dit Siné-Mensuel dans sa lettre-mail.
Au minimum, la situation incite mécaniquement au prêchi-prêcha.
Toute crise entraîne dans son sillage une crise de moraline, de moralisme punitif (on veut des coupables). Je me demande ce qui est le pire. (Quand on ne croit à aucune morale transcendante ou immanente, on ne pratique pas la vengeance, on peut adhérer seulement à la justice humaine, forme de morale décidée collectivement, pour un temps, pour un lieu.)
Liquidation totale avant fermeture définitive pour cause de faillite. (Euh… des soldes à – 50% suffiraient, non ?)
Processus global : la décomposition. Dé-composition : ce qui était "composé", c'est-à-dire attaché, relié par des rapports dynamiques, sera détaché, pillé et éparpillé en ses éléments : particules élémentaires. Déstructuration. Chacun chez soi. Game over.
Allégorie : L'Histoire contemple les ruines du présent, mais elle est entraînée, le dos tourné, vers l'avenir. Le Progrès, lui, a la face tournée vers l'avenir, mais ses yeux sont bandés. (Ouais…? Ce n'est qu'une allégorie…)
Certains disent que l'humanité "va dans le mur", d'autres qu'elle est "le dos au mur". Faudrait savoir. Dans l'impasse, en tout cas. Il serait temps d'explorer les déviations, les voies divergentes.
•••
Le masque et la plume (Le muscle et la palme. Le casque et l'enclume…)
Tout est devenu flou, comme chante la petite Angèle.
Ou d'une plasticité spongieuse, comme dit je ne sais pas qui.
Les hydro-alcooliques anonymes se réunissent à distance dans un silence de sanatorium.
Nous sommes entrés dans un monde sans contact, un monde halal où on ne se serre plus les mains entre hommes et femmes – entre autres. Et tout le monde en burka ! Un monde virtuel où l'écran (du smartofone ou de l'ordi) remplace la présence (provisoirement ou définitivement ?) Un monde de téléréalité : tous candidats de "La Villa", "Big Brother" ou Koh Lanta", enfermés sur une île, coupés du monde. Un monde ouaté, comme dans le film Her. Ou pâteux.
Le temps libre, à la fois cadeau et punition – qu'en faire ? Comme la retraite arrivée d'un coup, comme le chômage.
S'attendre à des dégâts collatéraux : divorces en série, violences et meurtres domestiques (home-micide), épidémie d'obésité (enfermé, que faire ? des petits plats devant la télé – et pas d'exercice… Sans oublier les méfaits du tabac : on s'ennuie, on fume.) Un baby-boom est possible aussi. Et une pollution au gel hydro-alcoolique et ses flacons de plastique.
Conseils de lecture de Guillaume Gallienne : À la recherche du temps perdu – ça doit bien tenir deux mois –, ou Ulysse de Joyce, qu'il avoue n'avoir réussi à lire que tout haut. (Si vous m'entendez, la nuit, clamer les aventures dublinoises de Stephen Dedalus, ne vous étonnez pas.) Sinon, de la poésie.
Et si vous vous ennuyez encore, passez tous les jours à l'heure d'été. Clac ! une heure de moins ! Raccourcissez chaque jour d'une heure et bientôt vous ne verrez plus le temps passer. (Un aveugle voit-il le temps passer ? Un sourd peut-il s'entendre avec son frère ? Un cul-de-jatte peut-il adhérer à "En Marche" ?

paru dans Psikopat 259

dimanche 29 mars 2020

MORTAMBULES / SUITE ET FIN : OPÉRATION JUDAS


« […] rien ne vaut l'humour noir pour voir, en se forçant un peu, la vie en rose. »
(Roland Stragliati, Fiction n° 206, 1971)

« Comment s'en débarrasser ? », c'est l'éternelle question pleine de rhinocéros et de cantatrices (chauves). On fit une réunion de crise à la Mairie. Masqués, on discuta longtemps de la décision à prendre. Un moment, surnagea l'idée qui fallait l'éliminer, Lui, ce connard de Jésus, Le chasser ou L'abattre. Mais n'était-Il pas immortel ? Ou, si on Le tuait, ne serait-Il pas capable de se ressusciter Lui-même, une fois de plus ? Pour finir, on s'arrêta sur une idée plus rusée : on allait jouer les morts. Comme l'otage d'un massacre de masse, blessé ou indemne, qui fait le mort pour échapper à la balle qui l'achèverait. On cessa donc toute activité, on s'étala dans les rues en toussant nos poumons dans nos coudes et (désolé) en lâchant dans nos frocs… ne jamais oublier ce détail : la mort, ça pue la merde.
Ce connard de Jésus continuait Ses promenades miraculeuses, ressuscitait au fur et à mesure des faux cadavres qui se mettaient à jouer les mortambules, lents, très lents, balbutiant trois mots, et puants (désolé). Un rôle de composition sans problème, même pour des comédiens amateurs. Pour savoir toujours où on en était, qui était quoi, vrai ou faux mort debout, on enferma tous les vrais mortambules dans l'église en leur confisquant leurs smartofones. Ils se laissèrent faire tranquillement. Il n'y eut aucune violence.
On espérait que, une fois que Jésus (ce connard) aurait, croyait-Il, réveillé tout le monde dans le village, Il irait voir ailleurs sans barguigner, et grand bien lui fasse.
Il ne partit pas. (Quel connard, ce Jésus !) Il resta figé sur place devant la Mairie, en stase, tel un robot aux abonnés absents, à court d'énergie. Autour de Lui, nous, on continuait à faire semblant de mortambuler en réfléchissant à « comment s'en débarrasser ? ». Tout en continuant à agir en Lazare(s) sous anxiolytiques, lentement, très lentement, on Le prit par surprise et on Le cloua sur le portail de l'église comme une vulgaire chauve-souris sur la porte d'une grange. C'était facile et sans douleur : les trous dans Ses mains et Ses pieds étaient déjà faits. Il ne pouvait plus bouger, c'était déjà ça. Si on continuait à mourir (parce que la Peste Couronnée continuait à sévir) loin de Sa vue et de Ses mains faramineuses, peut-être qu'Il nous ficherait la paix.
Mais non. Pendant la nuit, Il se décrocha, ou fut décroché par un mortambule traître échappé de l'église par la sacristie et qui commençait à être en manque de poissons et de lapins en chocolat multipliés. Il en profita même pour libérer les relégués qui s'égayèrent dans les prairies piquetées de pâquerettes à la recherche des œufs de Pâques.
On ne savait plus à quel saint se vouer, alors on en revint à l'idée primitive de Le tuer, ce connard de Jésus. Infusion de ciguë, amanites tue-mouche, concert de deathmetal, concours de tir (les chasseurs ressuscités n'étaient plus capables de rien mais ils nous avaient abandonné leurs carabines), injections de sang de pestiférés, jets de première pierre suivie de bien d'autres. Et bien d'autres tentatives sans foi ni loi. Ça rigolait pas. Percé et couturé de partout, cabossé mais increvable, l'œil vitreux, Il commençait à ressembler à la créature de Frankenstein. Perdant des pièces et du lockheed, Il se traînait à la vitesse de ses amis post mortem, mais voilà :  Il était immortel – par définition.

ÉPILOGUE
Enfin, une voix tonnante venue du ciel se fit entendre :
« Junior ! C'est fini les conneries, maintenant ! Tu rentres à la maison ! »
La tronche enfarinée, Il rentra donc à la maison, dieumerci, s'élevant au dessus de la place centrale du village comme une montgolfière zigzagante, tandis que ses ouailles mortambules contemplaient Son ascension avec les yeux de caniches en adoration et pleuraient leurs derniers fluides corporels. Très vite ensuite, puisqu'Il n'était plus là pour les nourrir de pain et de chocolat, ils se desséchèrent sur place au point de se réduire à l'état d'ectoplasmes translucides qui s'envolèrent au premier coup de vent.
On en trouve encore par ci par là, affalés sur les prés entre les vieilles bouses de vaches et les pâquerettes ou accrochés dans les branches des pruniers déjà en fleurs. Une allumette et ils brûlent comme de l'amadou avec une délicieuse odeur d'encens.
On respire enfin.
 FIN


samedi 28 mars 2020

MORTAMBULES / SUITE : UNE FICTION À CHAUD


« Ce qui ne nous tue pas nous rend malades » (Marcel Nietzsche)

C'était la Grande Peste Couronnée du XXIe siècle, la vraie. L'Effondrement, celui qu'on attendait, le vrai. Il y avait des morts entassés un peu partout dans le village, des vrais, charniers improvisés dans les rues ou sur les placettes. Dans les prés et les bois alentour aussi. À l'intérieur des maisons, n'en parlons pas.
Seulement voilà, ce connard de Jésus a choisi ce moment-là pour revenir, la bouche en cœur, la barbe à Son Papa au menton (en plus court), les dents Émail Diamant et l'Amour Universel en bandoulière. Et Il s'est mis à ressusciter les gens à tour de bras. C'est idiot. Juste au moment où on était en passe de voir décroître drastiquement la surpopulation terrestre, ce connard ramenait à la vie tout un tas de gens qui n'en demandaient pas tant. Et quand je dis la vie… c'est si on veut. À les voir marchant somnambules, ils faisaient plutôt morts debout. Debout, mais morts.
On les a appelés les mortambules.
Ils étaient tous toujours porteurs du couillonnovirus, mais pas méchants pour deux sous, pas affamés de chair ou de cervelle humaine… juste des corps animés d'une pseudo-vie qui marchaient en suaires de seconde main, les yeux couleur de boue, aussi pâles et expressifs que des lavabos. Toujours toussant, fiévreux, épuisés (et le slip sale – désolé), lents, très lents, ils mortambulaient en gardant la distance sociale de un mètre et se mouchaient dans leurs coudes jetables – qu'ils jetaient n'importe où. Ils étaient peu bavards, marmonnant avec des accents épais de 78 tours passés en 33, des mots sans suite où l'on pouvait vaguement déceler des « Pé-cul… silvouplé… du pé-cul… ».
Les plus éveillés se filmaient avec leurs smartofones dans leurs retraites solitaires forcées et produisaient du dead stand-up : ils diffusaient en ligne leurs selfidéos, soi-disant pour distraire les malheureux confinés du monde. Ils sortaient des vannes du genre « Non, je ne suis pas mort et je sors du tombeau comme un vieillard en sort », ha-ha ! ou  « Je vais m'acheter un cercueil d'occasion avant que les prix montent » ha-ha-ha ! ou « La mort n'est qu'un passage », ha-ha-ha-ha ! Mais ça ne faisait rire personne : les détenus aiment-ils regarder des films de prison ? Ceux qui étaient cloîtrés à deux s'essayaient parfois à des sex-tapes, mais… hum… faut pas trop en demander à des cadavres fraîchement ranimés, question performances bandulatoires.
Ce qu'on aurait souhaité, nous les survivants, les leftovers, même un peu malades, c'est que les morts restent des morts, rentrent dans leurs cercueils en carton (on manquait de bois) et s'en retournent dans leurs tombes.
Et ce connard de Jésus, avec Son allure de danseur mondain, continuait Sa tournée des maisons et des charniers, ranimant tous sexes, âges et religions confondues, souriant, lumineux, les mains pleines de trous mais répandant sa poudre de perlimpinpin miraculeuse tel une fée Clochette barbue sous hypnose. Il ne s'attaqua pas au cimetière, quand même, ou à la limite aux enterrés de la veille. Peut-être qu'Il ne voulait que des revenants frais. Il avait d'ailleurs réveillé le fossoyeur qui avait lâché son boulot à tombeau ouvert quand il avait été atteint, mais ne valait pas mieux maintenant : il lui restait l'énergie d'une andouillette refroidie et les cercueils s'entassaient dans les allées, morgue en plein air avec odeur sui generis, sous les croassements des corbeaux ravis. Bientôt, dans le village, il y eut plus de mortambules que de vivants authentiques. On butait dessus. Les derniers policiers municipaux leur réclamaient leur attestation de sortie purgatoire, faute de quoi ils les abattaient sans sommation, mais ce connard de Jésus repassait par là et pouf ! les re-ressuscitait.
Avec ça, Il avait d'autres capacités divines : Il multipliait les pains de campagne et les poissons, même les panés, ainsi que les œufs de Pâques (c'était la saison) et autres poules et lapins en chocolat fourré Nutella. Ainsi nourris, les mortambules risquaient de tenir le coup longtemps, malgré l'obésité qui les gagnait. On profitait aussi de la manne, nous les demeurants, mais c'est pas une raison. Le village et ses environs ressemblaient sinon à l'enfer du moins aux limbes : un monde d'ennui, de silence anémique, un vaisseau fantôme, un camp de concentration de mortambules en surpoids s'échangeant des selfies.


À SUIVRE DEMAIN