vendredi 14 février 2020

UNE LETTRE DE BÉTELGEUSE


(Une nouvelle épistolaire pour la Saint Valentin)
Ce jour-là du XXVIe siècle, ère spatiale, notre ami Rufus Tucru, aventurier cosmique de son état, alors isolé sur une planète mineure de l'étoile Bételgeuse et turlupiné par des fariboles, avait décidé d'écrire à son amie restée sur Terre, Lola Lokidor, pour la Saint Valentin.
Bételgeuse VI, le 14 février 2550
Chère Lola,
J'espère que cette lettre te trouvera en pleine forme sur la bonne vieille Terre, dans ta grande maison au bord de la mer… etc., etc.
Par un étrange phénomène, sa lettre arriva entre les mains d'une certaine Valentina (nom de famille inconnu) en son village de Ginko-Bilooba, sur Terre… trois siècles plus tôt. Dans le passé, donc… ou dans un univers parallèle où l'on ne voyage pas dans la g-laxie comme entre Toul et Tours. Dans cet univers posthistorique, d'ailleurs, il n'y a pas non plus de Toul ou de Tours, rien que des villages dispersés, quelque part en ex-Europe du XXIIe siècle sur une Terre où la population mondiale, après la Grande Bistouille, s'est réduite à quelque chose comme 700 millions d'habitants et ne s'en porte que mieux.
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Valentina est une jeune fille d'une vingtaine d'années, mince comme une liane, à la peau très bronzée – d'autant plus bronzée qu'elle a moitié de gènes africains et qu'elle vit à poil la plupart du temps, surchauffe climatique aidant.
Une de ses caractéristiques est aussi qu'elle est quelque chose comme l'écrivaine publique de son village, rédigeant le journal local L'Éko de Ginko, faisant l'école aux gamins, colportant les nouvelles et les courriers. Rares, les courriers : le village comprend dans les 150 habitants qui se connaissent tous et ils n'ont que peu de relations avec les villages voisins, tous éloignés de 30 kms et plus. Ajoutons qu'à cette époque post effondrement on n'a plus ni téléphone ni voiture à proutole, et même pas de tricité… et qu'on s'en passe fort bien. On a des chevaux, et Valentina, outre ses activités littéraires, est bonne cavalière. Et donc, périodiquement, elle fait un tour jusqu'à l'un ou l'autre des villages les plus proches, apporte une lettre d'un de ses voisins à quelqu'un de sa famille, et rapporte la réponse. Elle transmet ainsi les invitations de village à village, en particulier pour les grandes fêtes annuelles où l'on réunit deux ou trois communautés proches pour danser, lutter pour rire et se mélanger les gènes.
Comment, dans ces conditions, une lettre d'amour venue de l'espace futur d'un univers parallèle et futur pourrait-elle aboutir à Ginko-Bilooba entre les mains de notre Valentina ?! Peut-être justement parce qu'elle s'appelle Valentina et que c'est le 14 février. Dans son stock de vieux papiers, livres, magazines d'avant la Grande Bistouille (héritage de son Grand-Grand-Papet), elle a conservé encore quelques "calendriers des Postes" qu'elle met à jour régulièrement, par une sorte de scrupule intellectuel qui veut qu'on ne doit pas tout araser du passé et qu'un comptage du temps, en plus des saisons et des lunaisons, peut toujours être utile pour structurer la vie quotidienne d'un village : on n'est pas des chèvres, quand même ! C'est donc bien, le calendrier des Postes faisant foi, la Saint Valentin. Elle possède aussi, curieusement, certains documents historiques qui font état d'un fameux "massacre de la Saint Valentin", mais elle aurait du mal à imaginer quel rapport il peut bien y avoir entre un fait divers à la mitraillette et une déclaration d'amour. Aucun, en fait, seulement une coïncidence de date.
C'est au retour d'une de ses tournées, après avoir distribué les trois lettres qu'elle portait et avoir pansé son cheval Boule-de-gomme, croisement d'âne et de zèbre, qu'elle grimpe dans son "bureau", une ancienne magnanerie, et trouve sur sa table la lettre de Rufus Tucru adressée à Lola Lokidor. L'enveloppe est en papier recyclé, le timbre représente une fusée à réaction peinte par Brantonne pour les éditions Fleuve Noir dans les années 50 (du XXe siècle), mais le cachet de la poste de Bételgeuse porte la date de février 2550 ! L'adresse est écrite à la main, à l'encre violette  : Lola Lokidor, Maison sur la Plage, Les Adrets d'Ambroisie, Principauté d'Agave, Terre. Rien à voir avec Ginko-Bilooba ! Par quelle faille temporelle a-t-elle pu parvenir là, mystère ! Ignorante des théories de la relativité et ne connaissant personne de ce nom dans les environs, Valentina ne se gêne pas pour ouvrir l'enveloppe et lire la lettre y contenue.
Il faut dire à sa décharge que lire, elle ne peut pas s'en empêcher ! Quand elle était petite, son Grand-Grand-Papet lui avait montré que les gros livres, les dictionnaires par exemple, n'étaient pas faits seulement pour rehausser sa chaise et s'asseoir dessus afin d'être à bonne hauteur à table avec les grands, il avait ouvert les grands gros livres qui sentaient le vieux papier et lui avait montré les lettres, les mots, les phrases. Il ne s'en rendait pas compte, alors, mais il l'avait empoisonnée pour toujours, comme s'il lui avait injecté une drogue enclenchant une addiction à vie. Les lettres, les mots, les phrases, lire, écrire… délicieux poison toujours renouvelé.
Bételgeuse VI, le 14 février 2550
Chère Lola,
J'espère que cette lettre te trouvera en pleine forme sur la bonne vieille Terre, dans ta grande maison au bord de la mer… etc., etc. Ceci et la suite étant aussi écrit à la main, recto seul, à l'encre violette sur du papier recyclé fabriqué sur Bételgeuse VI. Notre ami Rufus Tucru a des goûts vintage, semble-t-il.
Inutile de retranscrire ici la lettre puisqu'elle concerne l'intimité de Lola Lokidor… et maintenant celle de Valentina aussi. Disons quand même que ça a tout d'une lettre d'amour torrentielle, brûlante, qu'on y trouve des allusions à sa rousseur de rousse infernale, à ses capacités gymniques et musicales (elle aurait été ballerine à Tombouctou, indomptable Carmen à l'Opéra d'Angers, Traviata à Glyndebourne, etc.)… sa polyvalence : pilote de taxi du futur, barmaid au Sahara, ivresse de la jungle, fileuse d'étoiles, grisée, foisonnante, frissonnante, débridée, cintrée, décentrée… Cette Lola, décidément, ne ressemble à personne : elle est toutes les femmes. Le hasard darwinien qui manipule dans l'univers des milliards de milliards de milliards de gènes, de bactéries, d'atomes, de particules, depuis des milliards de milliards de milliards d'années, a produit cela, unique : Lola Lokidor. Le Chaos comme l'Ordre ne sont pas près de s'en remettre, si l'on en croit la missive transtemporelle de Rufus Tucru.
Et encore, nous passons sur les détails salaces : la lettre de son amoureux cosmique est loin de rester pudique. Il y a là des phrases de poussière d'étoiles, des choses si contondantes, si foudroyantes que Valentina, à la lecture, en frissonne.
Jetons un voile… L'important est de constater que celle-ci, Valentina, subjuguée par la prose amoureuse de Rufus Tucru, l'aventurier g-lactique du futur, adressée à Lola Lokidor, l'écarlate, s'identifie totalement, c'est-à-dire tombe amoureuse… mais non de celui-là, ce Rufus Tucru expéditeur, plutôt de celle-ci, cette Lola Lokidor destinataire – Lola aux lèvres d'arc-en-ciel, aux cheveux de coup de soleil. Elle en est la première surprise, Valentina. Elle enreste rêveuse un long moment. Mais comme elle n'est pas idiote, bien qu'ignorante des théories einsteiniennes comme des freudiennes, elle comprend vite qu'elle ne vit pas dans le même continuum spatio-temporel que la Lola Lokidor en question. Que faire ? N'ayant pas plus de machine à voyager dans le temps que de fusée interplanétaire, rien, sans doute.
Le papier est une denrée rare en son village de Ginko-Bilooba, les secrets de fabrication s'étant perdus depuis le temps de la Grande Bistouille. Et donc, économie oblige, elle met la lettre de côté en vue de lavage et réutilisation. Un joli très vieux mot lui remonte en mémoire : palimpseste.
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Pour se remettre les pieds sur Terre, elle se rend au poulailler (un "autruchailler", en fait : le village élève des autruches domestiques, excellente source d'œufs et de plumes) dans le but de récolter de quoi se faire la méga-omelette dont elle a bien besoin après toutes ces émotions. Et voilà qu'elle tombe par hasard sur une éclosion en cours. Elle est le premier être vivant que le poussin autruchien perçoit en sortant de l'œuf ! Le voilà marqué à tout jamais d'une empreinte irréversible : le bébé autruche a adopté Valentina comme amie pour la vie et il la suivra désormais dans tous ses déplacements.
La jeune fille constate que c'est une femelle et la baptise Lola.
C'est le début d'une grande histoire d'amour.
(Plus tard, Valentina écrira dans son journal intime : Plus ça va, plus je me dis qu'on n'y est pas pour grand chose… On ne fait rien : les choses se font toutes seules, les événements ont lieu. Ça se passe, ça arrive… C'est juste un peu encombrant, parfois.)

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Cette nouvelle répondait à un appel à texte sur le thème "une lettre pour la St Valentin", projet ensuite abandonné par l'éditeur.
On peut ou pourra retrouver les personnages de Rufus Tucru, Lola Lokidor et Valentina dans diverses nouvelles publiées ou à paraître dans diverses anthologies et revues (Arkuiris, Gandahar, Le Chien à deux queues, Vagabonds du Rêve, Squeeze, etc.) 


dimanche 9 février 2020

« INQUIÈTE TON VOISIN COMME TOI-MÊME. »


Günther Anders (1902-1992) est sans doute le premier penseur (écrivain, philosophe) à avoir marqué clairement le bombardement nucléaire de Hiroshima et Nagasaki en août 45 comme une rupture essentielle dans l'histoire de l'humanité, notre entrée "dans le temps de la fin, et ce définitivement".
Une situation absolument nouvelle et absolument irréversible s'est installée alors : l'humanité était (et depuis, reste : pas de retour en arrière) à même de s'autodétruire totalement. On savait que les civilisations sont mortelles, ou les villes, ou les pays… Mais pas l'humanité – et même l'ensemble de la biosphère. Et on ne sait même pas s'il y a des extraterrestres quelque part… ou juste de la vie où que ce soit dans l'univers. (Message aux éventuels extraterrestres : « Ça serait bien que vous existiez, parce que ici on n'en a plus pour longtemps. »)
Au delà de "la bombe" (le nucléaire militaire), Günther Anders a continué à militer contre le nucléaire en général (dit "civil").
Je cite (Extraits de "Et si je suis désespéré que voulez-vous que j'y fasse ?". Günther Anders, entretien avec Mathias Greffrath. 1977. Editions Allia, 2007).
GA : « On nous a traités de semeurs de panique. C'est bien ce que nous cherchons à être. C'est un honneur de porter ce titre. La tâche morale la plus importante aujourd'hui consiste à faire comprendre aux hommes qu'ils doivent s'inquiéter et qu'ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. Mettre en garde contre la panique que nous semons est criminel. La plupart des gens ne sont pas en mesure de faire naître d'eux-mêmes cette peur qu'il est nécessaire d'avoir aujourd'hui. Nous devons par conséquent les aider.
MG : — Cela me semble plus résigné qu'enthousiaste.
GA : — Enthousiaste ? Vous croyez que c'est un plaisir de gueuler jour après jour, années après années, contre le nucléaire ? Rien n'est plus ennuyeux. Comme j'aimerais m'asseoir, comme les philosophes pouvaient encore le faire il y a cinquante ans… […] Qu'il était riche et varié le champ des thèmes que les philosophes ont pu labourer ! Qu'elle est devenue étroite et pauvre, notre situation, pour que, jour après jour, nous ne puissions rien faire d'autre que répéter ce "vous n'avez pas le droit" ou bien gueuler.
(On croirait entendre Greta Thunberg et son : « Comment osez-vous ?! »)
MG : — Si, face à l'échec de ce cri, le désespoir nous saisit, de quoi se nourrit alors l'espoir, et où trouver la consolation et le courage pour continuer ?
GA : — Le courage ? Je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation ? Je n'en ai pas encore eu besoin. L'espoir ? Je ne peux vous répondre qu'une chose : par principe, connais pas. Mon principe est : s'il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire.»
Il est clair que tout ce qu'il disait là en 77 à propos de la menace nucléaire s'applique parfaitement à l'actuelle menace climatique.
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Sur notre attitude face à la catastrophe climatique, j'ai deux arguments pragmatiques (qui n'en font qu'un, en fait) :

– le principe de précaution : même si ce n'est pas une certitude absolue, et étant donné l'enjeu, s'il y a une seule chance que nos activités soient responsables, alors agissons sur ce point. 

– argument connexe : si c'est la faute conjointement au soleil, aux variations d'orbite terrestre, au volcanisme ET aux activités humaines, quel est LE point sur lequel nous pouvons influer ? Uniquement les activités humaines… donc au boulot… (Économies d'énergie avant tout.)

- en complément, cette production humaine de CO2 (et autres gaz à effet de serre) m'apparaît comme le résumé de tout notre mode de vie fondé sur la surconsommation de tout (ressources naturelles, espace et temps). Donc, même s'il s'avérait faux qu'une réduction de nos émissions de CO2 empêchât la surchauffe de continuer, ce serait au moins un bon prétexte pour entrer dans une vaste démarche d'économies d'énergie, de pétrole, de charbon, de plastique, de produits chimiques, pesticides et autres, de consommation de viande, de déforestation, de "production" de déchets, d'accélération de la vie quotidienne, de guerres, etc. 
Et ça, ça serait déjà pas mal !