dimanche 9 février 2020

« INQUIÈTE TON VOISIN COMME TOI-MÊME. »


Günther Anders (1902-1992) est sans doute le premier penseur (écrivain, philosophe) à avoir marqué clairement le bombardement nucléaire de Hiroshima et Nagasaki en août 45 comme une rupture essentielle dans l'histoire de l'humanité, notre entrée "dans le temps de la fin, et ce définitivement".
Une situation absolument nouvelle et absolument irréversible s'est installée alors : l'humanité était (et depuis, reste : pas de retour en arrière) à même de s'autodétruire totalement. On savait que les civilisations sont mortelles, ou les villes, ou les pays… Mais pas l'humanité – et même l'ensemble de la biosphère. Et on ne sait même pas s'il y a des extraterrestres quelque part… ou juste de la vie où que ce soit dans l'univers. (Message aux éventuels extraterrestres : « Ça serait bien que vous existiez, parce que ici on n'en a plus pour longtemps. »)
Au delà de "la bombe" (le nucléaire militaire), Günther Anders a continué à militer contre le nucléaire en général (dit "civil").
Je cite (Extraits de "Et si je suis désespéré que voulez-vous que j'y fasse ?". Günther Anders, entretien avec Mathias Greffrath. 1977. Editions Allia, 2007).
GA : « On nous a traités de semeurs de panique. C'est bien ce que nous cherchons à être. C'est un honneur de porter ce titre. La tâche morale la plus importante aujourd'hui consiste à faire comprendre aux hommes qu'ils doivent s'inquiéter et qu'ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime. Mettre en garde contre la panique que nous semons est criminel. La plupart des gens ne sont pas en mesure de faire naître d'eux-mêmes cette peur qu'il est nécessaire d'avoir aujourd'hui. Nous devons par conséquent les aider.
MG : — Cela me semble plus résigné qu'enthousiaste.
GA : — Enthousiaste ? Vous croyez que c'est un plaisir de gueuler jour après jour, années après années, contre le nucléaire ? Rien n'est plus ennuyeux. Comme j'aimerais m'asseoir, comme les philosophes pouvaient encore le faire il y a cinquante ans… […] Qu'il était riche et varié le champ des thèmes que les philosophes ont pu labourer ! Qu'elle est devenue étroite et pauvre, notre situation, pour que, jour après jour, nous ne puissions rien faire d'autre que répéter ce "vous n'avez pas le droit" ou bien gueuler.
(On croirait entendre Greta Thunberg et son : « Comment osez-vous ?! »)
MG : — Si, face à l'échec de ce cri, le désespoir nous saisit, de quoi se nourrit alors l'espoir, et où trouver la consolation et le courage pour continuer ?
GA : — Le courage ? Je ne sais rien du courage. Il est à peine nécessaire à mon action. La consolation ? Je n'en ai pas encore eu besoin. L'espoir ? Je ne peux vous répondre qu'une chose : par principe, connais pas. Mon principe est : s'il existe la moindre chance, aussi infime soit-elle, de pouvoir contribuer à quelque chose en intervenant dans cette situation dans laquelle nous nous sommes mis, alors il faut le faire.»
Il est clair que tout ce qu'il disait là en 77 à propos de la menace nucléaire s'applique parfaitement à l'actuelle menace climatique.
•••
Sur notre attitude face à la catastrophe climatique, j'ai deux arguments pragmatiques (qui n'en font qu'un, en fait) :

– le principe de précaution : même si ce n'est pas une certitude absolue, et étant donné l'enjeu, s'il y a une seule chance que nos activités soient responsables, alors agissons sur ce point. 

– argument connexe : si c'est la faute conjointement au soleil, aux variations d'orbite terrestre, au volcanisme ET aux activités humaines, quel est LE point sur lequel nous pouvons influer ? Uniquement les activités humaines… donc au boulot… (Économies d'énergie avant tout.)

- en complément, cette production humaine de CO2 (et autres gaz à effet de serre) m'apparaît comme le résumé de tout notre mode de vie fondé sur la surconsommation de tout (ressources naturelles, espace et temps). Donc, même s'il s'avérait faux qu'une réduction de nos émissions de CO2 empêchât la surchauffe de continuer, ce serait au moins un bon prétexte pour entrer dans une vaste démarche d'économies d'énergie, de pétrole, de charbon, de plastique, de produits chimiques, pesticides et autres, de consommation de viande, de déforestation, de "production" de déchets, d'accélération de la vie quotidienne, de guerres, etc. 
Et ça, ça serait déjà pas mal !


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