dimanche 29 mars 2020

MORTAMBULES / SUITE ET FIN : OPÉRATION JUDAS


« […] rien ne vaut l'humour noir pour voir, en se forçant un peu, la vie en rose. »
(Roland Stragliati, Fiction n° 206, 1971)

« Comment s'en débarrasser ? », c'est l'éternelle question pleine de rhinocéros et de cantatrices (chauves). On fit une réunion de crise à la Mairie. Masqués, on discuta longtemps de la décision à prendre. Un moment, surnagea l'idée qui fallait l'éliminer, Lui, ce connard de Jésus, Le chasser ou L'abattre. Mais n'était-Il pas immortel ? Ou, si on Le tuait, ne serait-Il pas capable de se ressusciter Lui-même, une fois de plus ? Pour finir, on s'arrêta sur une idée plus rusée : on allait jouer les morts. Comme l'otage d'un massacre de masse, blessé ou indemne, qui fait le mort pour échapper à la balle qui l'achèverait. On cessa donc toute activité, on s'étala dans les rues en toussant nos poumons dans nos coudes et (désolé) en lâchant dans nos frocs… ne jamais oublier ce détail : la mort, ça pue la merde.
Ce connard de Jésus continuait Ses promenades miraculeuses, ressuscitait au fur et à mesure des faux cadavres qui se mettaient à jouer les mortambules, lents, très lents, balbutiant trois mots, et puants (désolé). Un rôle de composition sans problème, même pour des comédiens amateurs. Pour savoir toujours où on en était, qui était quoi, vrai ou faux mort debout, on enferma tous les vrais mortambules dans l'église en leur confisquant leurs smartofones. Ils se laissèrent faire tranquillement. Il n'y eut aucune violence.
On espérait que, une fois que Jésus (ce connard) aurait, croyait-Il, réveillé tout le monde dans le village, Il irait voir ailleurs sans barguigner, et grand bien lui fasse.
Il ne partit pas. (Quel connard, ce Jésus !) Il resta figé sur place devant la Mairie, en stase, tel un robot aux abonnés absents, à court d'énergie. Autour de Lui, nous, on continuait à faire semblant de mortambuler en réfléchissant à « comment s'en débarrasser ? ». Tout en continuant à agir en Lazare(s) sous anxiolytiques, lentement, très lentement, on Le prit par surprise et on Le cloua sur le portail de l'église comme une vulgaire chauve-souris sur la porte d'une grange. C'était facile et sans douleur : les trous dans Ses mains et Ses pieds étaient déjà faits. Il ne pouvait plus bouger, c'était déjà ça. Si on continuait à mourir (parce que la Peste Couronnée continuait à sévir) loin de Sa vue et de Ses mains faramineuses, peut-être qu'Il nous ficherait la paix.
Mais non. Pendant la nuit, Il se décrocha, ou fut décroché par un mortambule traître échappé de l'église par la sacristie et qui commençait à être en manque de poissons et de lapins en chocolat multipliés. Il en profita même pour libérer les relégués qui s'égayèrent dans les prairies piquetées de pâquerettes à la recherche des œufs de Pâques.
On ne savait plus à quel saint se vouer, alors on en revint à l'idée primitive de Le tuer, ce connard de Jésus. Infusion de ciguë, amanites tue-mouche, concert de deathmetal, concours de tir (les chasseurs ressuscités n'étaient plus capables de rien mais ils nous avaient abandonné leurs carabines), injections de sang de pestiférés, jets de première pierre suivie de bien d'autres. Et bien d'autres tentatives sans foi ni loi. Ça rigolait pas. Percé et couturé de partout, cabossé mais increvable, l'œil vitreux, Il commençait à ressembler à la créature de Frankenstein. Perdant des pièces et du lockheed, Il se traînait à la vitesse de ses amis post mortem, mais voilà :  Il était immortel – par définition.

ÉPILOGUE
Enfin, une voix tonnante venue du ciel se fit entendre :
« Junior ! C'est fini les conneries, maintenant ! Tu rentres à la maison ! »
La tronche enfarinée, Il rentra donc à la maison, dieumerci, s'élevant au dessus de la place centrale du village comme une montgolfière zigzagante, tandis que ses ouailles mortambules contemplaient Son ascension avec les yeux de caniches en adoration et pleuraient leurs derniers fluides corporels. Très vite ensuite, puisqu'Il n'était plus là pour les nourrir de pain et de chocolat, ils se desséchèrent sur place au point de se réduire à l'état d'ectoplasmes translucides qui s'envolèrent au premier coup de vent.
On en trouve encore par ci par là, affalés sur les prés entre les vieilles bouses de vaches et les pâquerettes ou accrochés dans les branches des pruniers déjà en fleurs. Une allumette et ils brûlent comme de l'amadou avec une délicieuse odeur d'encens.
On respire enfin.
 FIN


samedi 28 mars 2020

MORTAMBULES / SUITE : UNE FICTION À CHAUD


« Ce qui ne nous tue pas nous rend malades » (Marcel Nietzsche)

C'était la Grande Peste Couronnée du XXIe siècle, la vraie. L'Effondrement, celui qu'on attendait, le vrai. Il y avait des morts entassés un peu partout dans le village, des vrais, charniers improvisés dans les rues ou sur les placettes. Dans les prés et les bois alentour aussi. À l'intérieur des maisons, n'en parlons pas.
Seulement voilà, ce connard de Jésus a choisi ce moment-là pour revenir, la bouche en cœur, la barbe à Son Papa au menton (en plus court), les dents Émail Diamant et l'Amour Universel en bandoulière. Et Il s'est mis à ressusciter les gens à tour de bras. C'est idiot. Juste au moment où on était en passe de voir décroître drastiquement la surpopulation terrestre, ce connard ramenait à la vie tout un tas de gens qui n'en demandaient pas tant. Et quand je dis la vie… c'est si on veut. À les voir marchant somnambules, ils faisaient plutôt morts debout. Debout, mais morts.
On les a appelés les mortambules.
Ils étaient tous toujours porteurs du couillonnovirus, mais pas méchants pour deux sous, pas affamés de chair ou de cervelle humaine… juste des corps animés d'une pseudo-vie qui marchaient en suaires de seconde main, les yeux couleur de boue, aussi pâles et expressifs que des lavabos. Toujours toussant, fiévreux, épuisés (et le slip sale – désolé), lents, très lents, ils mortambulaient en gardant la distance sociale de un mètre et se mouchaient dans leurs coudes jetables – qu'ils jetaient n'importe où. Ils étaient peu bavards, marmonnant avec des accents épais de 78 tours passés en 33, des mots sans suite où l'on pouvait vaguement déceler des « Pé-cul… silvouplé… du pé-cul… ».
Les plus éveillés se filmaient avec leurs smartofones dans leurs retraites solitaires forcées et produisaient du dead stand-up : ils diffusaient en ligne leurs selfidéos, soi-disant pour distraire les malheureux confinés du monde. Ils sortaient des vannes du genre « Non, je ne suis pas mort et je sors du tombeau comme un vieillard en sort », ha-ha ! ou  « Je vais m'acheter un cercueil d'occasion avant que les prix montent » ha-ha-ha ! ou « La mort n'est qu'un passage », ha-ha-ha-ha ! Mais ça ne faisait rire personne : les détenus aiment-ils regarder des films de prison ? Ceux qui étaient cloîtrés à deux s'essayaient parfois à des sex-tapes, mais… hum… faut pas trop en demander à des cadavres fraîchement ranimés, question performances bandulatoires.
Ce qu'on aurait souhaité, nous les survivants, les leftovers, même un peu malades, c'est que les morts restent des morts, rentrent dans leurs cercueils en carton (on manquait de bois) et s'en retournent dans leurs tombes.
Et ce connard de Jésus, avec Son allure de danseur mondain, continuait Sa tournée des maisons et des charniers, ranimant tous sexes, âges et religions confondues, souriant, lumineux, les mains pleines de trous mais répandant sa poudre de perlimpinpin miraculeuse tel une fée Clochette barbue sous hypnose. Il ne s'attaqua pas au cimetière, quand même, ou à la limite aux enterrés de la veille. Peut-être qu'Il ne voulait que des revenants frais. Il avait d'ailleurs réveillé le fossoyeur qui avait lâché son boulot à tombeau ouvert quand il avait été atteint, mais ne valait pas mieux maintenant : il lui restait l'énergie d'une andouillette refroidie et les cercueils s'entassaient dans les allées, morgue en plein air avec odeur sui generis, sous les croassements des corbeaux ravis. Bientôt, dans le village, il y eut plus de mortambules que de vivants authentiques. On butait dessus. Les derniers policiers municipaux leur réclamaient leur attestation de sortie purgatoire, faute de quoi ils les abattaient sans sommation, mais ce connard de Jésus repassait par là et pouf ! les re-ressuscitait.
Avec ça, Il avait d'autres capacités divines : Il multipliait les pains de campagne et les poissons, même les panés, ainsi que les œufs de Pâques (c'était la saison) et autres poules et lapins en chocolat fourré Nutella. Ainsi nourris, les mortambules risquaient de tenir le coup longtemps, malgré l'obésité qui les gagnait. On profitait aussi de la manne, nous les demeurants, mais c'est pas une raison. Le village et ses environs ressemblaient sinon à l'enfer du moins aux limbes : un monde d'ennui, de silence anémique, un vaisseau fantôme, un camp de concentration de mortambules en surpoids s'échangeant des selfies.


À SUIVRE DEMAIN

jeudi 12 mars 2020

MORTAMBULES (traduction de walking deads)


Assister à la fin du monde n'a rien de drôle, même quand il fait beau.
— On est au stade 3. La population entière est placée en garde à vue. Il y a partout des flics qui vous prennent la température en pleine rue, devant tout le monde !
— Bientôt le stade 4 : on tire à vue sur les gens qui sortent dans la rue sans combinaison de plongée.
•••
Exercice de pensée. Dans un certain nombre des cas du post précédent et des cas suivants, de quoi s'agit-il ? Mettre les choses à l'envers, c'est-à-dire en fait remettre les choses à l'endroit. Changer de point-de-vue. Changer de perspective.
Si au lieu de voir les pertes des entreprises on voyait les économies de consommation ?
À chaque fois qu'il y a grèves de train, les médias pleurent sur les pertes de la SNCF, alors que ce sont des économies pour les voyageurs qui ne voyagent pas.
Covid 19 = pertes de l'économie chinoise suivie par l'économie mondiale. Vous êtes sûr ? Changeons de perspective. Tant de voyages annulés, tant de manifestations sportives et autres qui n'ont pas lieu, tant de chaînes de production de trucs et de machins à l'arrêt, tant de transports de marchandises annulés…
= moins de porte-containers en mer, moins d'avions en vol… Matches annulés, stades fermés, cars bloqués, fêtes annulées, églises fermées… Moi, ça me dit = économies pour les citoyens (les gens, toi, moi) et non pas manque à gagner pour les marchands de tee-shirts, de bagnoles  et de smartofones – les entreprises.
Et par la même occasion (et c'est le plus important) tant d'émissions de CO2 en moins, tant d'économies d'énergie et de matières premières.
Les avions sont cloués au sol par le Covid-19, c'est donc bien… sauf ceux qui volent à vide. Les compagnies veulent préserver leurs droits à tel ou tel créneau horaire.  Le supplément de kérosène brûlé, on s'en fout, puisque de toute façon, sans la pandémie ces avions auraient volé à plein. (Sommes-nous fous ?) Par contre les Ukrainiens et les Syriens qui adorent tirer des missiles sur les avions de ligne peuvent s'en donner à cœur joie, il n'y a personne dedans.
Croisières annulées. Bateaux de croisière chargés à couler bas de touristes de masse sont en quarantaine… tant mieux. Un bateau de croisière est effectivement un bouillon de culture ambulant. Au temps de la peste à bord, on vous coulait direct.
Ne voyagez plus jamais.
Quant aux églises évangéliques… ce n'est pas neuf. Les religions sont par elles-mêmes des pandémies virales mortelles…
Quant aux bourses qui dévissent, on attendra un peu pour faire le bilan des suicides d'actionnaires spéculateurs.
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Brexit : l'Europe enfin libérée de la tutelle de la Grande Bretagne.
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Autre chose, histoire de parler cinéma, mais en restant dans le changement de perspective :
De même que Harvey Weinstein a été condamné pour les viols qu'il a commis et non pour les films qu'il a produit…
… de même, mais à l'inverse, Polanski a été récompensé pour le film qu'il a réalisé et non pour les crimes sexuels qu'il a commis.
(À mettre d'ailleurs au conditionnel tant qu'il y a présomption d'innocence.)
Fin de la polémique, merci. 


mardi 3 mars 2020

LES PETITS GESTES


Planter des arbres en Turquie, c'est bien. Encore faut-il choisir des arbres qui n'ont pas besoin d'eau. Des cactus ?
Et puis ils mettront 15 ans à compenser carbone les vols d'avions et autres. Pendant ces 15 ans, les avions continueront à voler, les bagnoles à rouler, les bateaux à naviguer et nous à respirer. Tout continuera à frire (arbres compris).
Tout cela n'empêche pas Mr Elon Musk d'abattre une forêt en Allemagne pour y construire des voitures Tesla électriques. (Mais les Verts portent plainte.)
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Pour économiser l'eau, pissez sous la douche. Ou bien douchez-vous dans les chiottes.
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Étourdir les animaux avant l'abattage, c'est bien. Le plus simple et écologique serait de leur faire fumer du cannabis.
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Vous manquez de place dans vos placards de cuisine ? Rangez un spaghetti dans chaque macaroni.
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On parle de "biodiversité". Et si on disait plutôt "vie sauvage" (c'est plus concret).
Ne parlons pas de "stock de poissons", comme si c'était du charbon… ni de "ressource halieutique"… Disons "population de poissons".
Quant aux "ressources humaines"……
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Quand on dit "la nature", voire "La Nature" et qu'on en fait le sujet d'une phrase ("la nature a horreur du vide", par exemple, ou "la nature est bien faite"), on en fait un sujet, une entité nantie d'intention, censée être pourvoyeuse d'ordre, d'harmonie – ou au contraire notre ennemi à soumettre.
A contrario, on voit dans "le chaos" (ou "Le Chaos") un état de chose sans intention, le désordre sans but, le grand n'importe quoi, le bordel…
Peut-être faut-il abandonner l'un comme l'autre de ces termes.
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Contre le Covid-19, on désinfecte partout à coup de produits chimiques virulents alors qu'un virus n'est pas censé vivre hors d'un hôte vivant. Pollution inutile. Remède pire que le mal ?
Conseils crétins :
- portez un masque (mais enlevez-le pour éternuer)
- éternuez dans votre coude (puis prenez vos amis dans vos bras ?).
- utilisez des mouchoirs jetables puis jetez-les (n'importe où ? dans le caniveau comme un mégot ? dans une poubelle de rue ? — Mais puisqu'on vous dit qu'un virus n'est pas censé vivre hors d'un hôte vivant… — Oh bon ça va, n'importe où, alors.)
- lavez-vous les mains toutes les heures avec une solution hydroalcoolique (mais évitez de fumer, son point d'inflammation est très bas). Et trouvez celle qui s'attaque aux virus, pas seulement aux bactéries (ce que personne ne nous dit).
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Avortez, avortez, il en restera toujours quelque chose.
Ce soir sur Arte, plusieurs docs dont "Un Monde sans femmes", présenté ainsi : « Il manquerait près de 200 millions de filles en Asie pour respecter l'équilibre entre les sexes. »
Et si on retournait la question en : « Il y aurait en Asie 200 millions de garçons de trop pour respecter l'équilibre entre les sexes. » ?

PDF en vente pour 3 euros sur http://www.bdebookcaza.com/
… encore un petit geste qui sauve…