samedi 28 mars 2020

MORTAMBULES / SUITE : UNE FICTION À CHAUD


« Ce qui ne nous tue pas nous rend malades » (Marcel Nietzsche)

C'était la Grande Peste Couronnée du XXIe siècle, la vraie. L'Effondrement, celui qu'on attendait, le vrai. Il y avait des morts entassés un peu partout dans le village, des vrais, charniers improvisés dans les rues ou sur les placettes. Dans les prés et les bois alentour aussi. À l'intérieur des maisons, n'en parlons pas.
Seulement voilà, ce connard de Jésus a choisi ce moment-là pour revenir, la bouche en cœur, la barbe à Son Papa au menton (en plus court), les dents Émail Diamant et l'Amour Universel en bandoulière. Et Il s'est mis à ressusciter les gens à tour de bras. C'est idiot. Juste au moment où on était en passe de voir décroître drastiquement la surpopulation terrestre, ce connard ramenait à la vie tout un tas de gens qui n'en demandaient pas tant. Et quand je dis la vie… c'est si on veut. À les voir marchant somnambules, ils faisaient plutôt morts debout. Debout, mais morts.
On les a appelés les mortambules.
Ils étaient tous toujours porteurs du couillonnovirus, mais pas méchants pour deux sous, pas affamés de chair ou de cervelle humaine… juste des corps animés d'une pseudo-vie qui marchaient en suaires de seconde main, les yeux couleur de boue, aussi pâles et expressifs que des lavabos. Toujours toussant, fiévreux, épuisés (et le slip sale – désolé), lents, très lents, ils mortambulaient en gardant la distance sociale de un mètre et se mouchaient dans leurs coudes jetables – qu'ils jetaient n'importe où. Ils étaient peu bavards, marmonnant avec des accents épais de 78 tours passés en 33, des mots sans suite où l'on pouvait vaguement déceler des « Pé-cul… silvouplé… du pé-cul… ».
Les plus éveillés se filmaient avec leurs smartofones dans leurs retraites solitaires forcées et produisaient du dead stand-up : ils diffusaient en ligne leurs selfidéos, soi-disant pour distraire les malheureux confinés du monde. Ils sortaient des vannes du genre « Non, je ne suis pas mort et je sors du tombeau comme un vieillard en sort », ha-ha ! ou  « Je vais m'acheter un cercueil d'occasion avant que les prix montent » ha-ha-ha ! ou « La mort n'est qu'un passage », ha-ha-ha-ha ! Mais ça ne faisait rire personne : les détenus aiment-ils regarder des films de prison ? Ceux qui étaient cloîtrés à deux s'essayaient parfois à des sex-tapes, mais… hum… faut pas trop en demander à des cadavres fraîchement ranimés, question performances bandulatoires.
Ce qu'on aurait souhaité, nous les survivants, les leftovers, même un peu malades, c'est que les morts restent des morts, rentrent dans leurs cercueils en carton (on manquait de bois) et s'en retournent dans leurs tombes.
Et ce connard de Jésus, avec Son allure de danseur mondain, continuait Sa tournée des maisons et des charniers, ranimant tous sexes, âges et religions confondues, souriant, lumineux, les mains pleines de trous mais répandant sa poudre de perlimpinpin miraculeuse tel une fée Clochette barbue sous hypnose. Il ne s'attaqua pas au cimetière, quand même, ou à la limite aux enterrés de la veille. Peut-être qu'Il ne voulait que des revenants frais. Il avait d'ailleurs réveillé le fossoyeur qui avait lâché son boulot à tombeau ouvert quand il avait été atteint, mais ne valait pas mieux maintenant : il lui restait l'énergie d'une andouillette refroidie et les cercueils s'entassaient dans les allées, morgue en plein air avec odeur sui generis, sous les croassements des corbeaux ravis. Bientôt, dans le village, il y eut plus de mortambules que de vivants authentiques. On butait dessus. Les derniers policiers municipaux leur réclamaient leur attestation de sortie purgatoire, faute de quoi ils les abattaient sans sommation, mais ce connard de Jésus repassait par là et pouf ! les re-ressuscitait.
Avec ça, Il avait d'autres capacités divines : Il multipliait les pains de campagne et les poissons, même les panés, ainsi que les œufs de Pâques (c'était la saison) et autres poules et lapins en chocolat fourré Nutella. Ainsi nourris, les mortambules risquaient de tenir le coup longtemps, malgré l'obésité qui les gagnait. On profitait aussi de la manne, nous les demeurants, mais c'est pas une raison. Le village et ses environs ressemblaient sinon à l'enfer du moins aux limbes : un monde d'ennui, de silence anémique, un vaisseau fantôme, un camp de concentration de mortambules en surpoids s'échangeant des selfies.


À SUIVRE DEMAIN

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