dimanche 12 avril 2020

DEHORS, ÇA PANDÉMIQUE


Lola Lokidor vit enclose avec Rufus Tucru, un androïde rouillé qui se calfeutre dans un radiateur pour écrire des lettres d'amour. Des lettres adressées à personne : au monde. Je veux dire : à personne de précis mais au monde en général, ce monde dehors où ça pandémique implacablement. Ce mal n'a pas d'odeur.
Lola joue du ukulélé dès cinq heures du matin. Elle porte une chevelure de hérisson albinos, elle y accroche des plumes de rastaquouères et des perles de pirate (des œils prélevés sur des cadavres, aussi).
Aujourd'hui, Lola marche le long d'un couloir. Au bout, la porte comporte un œil. Elle regarde dehors : c'est le printemps, les oiseaux braillent à l'aveuglette, les grenouilles font leur aquagym et les escargots s'en vont par deux faire leurs jeux hermaphrodites. Lola aimerait bien, aussi, partir en escapade en escargot.
Elle va peut-être sortir : elle irait bien dehors, marcher sur la route de briques jaunes jusqu'au village proche, Lachesis Mutus, mais elle sait que dans chaque maison elle trouvera des chaises muettes et des cadavres découpés par les virusses en morceaux petits et très petits. (C'est là qu'elle prélève des œils pour ses cheveux hérissons, mais c'est bon, elle en a suffisamment, pour l'instant.)
Mais dehors, ça pandémique. Ça pandémique de plus en plus depuis que les hommes à tête de citrouille ont remplacé la Dame de Cœur et la Fée Caramel. Lola, précautionneuse, éventre un masque de protection. En son centre, en sa cavité buccale, entre langue et palais, se déploie une araignée de fils de verre, de fils de glace.
— Tu espérais arrêter la pandémie, petite Lola, dit l'araignée de verre, mais c'est impossible : chaque virusse a son destin tout tracé, conséquence de toutes les lois de l'univers, de tous les événements de l'univers depuis toujours.
— Mais, maître, dit-elle à l'araignée de glace, c'est le hasard, seulement le hasard, qui commande au cheminement des virusses. Non ?
— Hasard ou nécessité, c'est la même chose, malgré les gloses et les églises. Personne ne fait quoi que ce soit, dehors. Tout se produit seul, dehors. Alors le summum de la liberté est de s'abandonner au hasard. (Et rappelle-toi que tu as 60% d'ADN en commun avec les bananes.)
Résultat des courses : Lola, refoulée dedans par le dehors, ne sortira pas. Elle retraverse le couloir en sens inverse, elle rejoint l'androïde rouillé dans son radiateur. Elle voudrait bien le décaper, jouer la Belle et le Bêta en code binaire avec lui, lui offrir le thé, le dérouiller et le dépouiller de sa croûte aluminium, voir s'il est latex, en dedans, ou s'il a des os de verre, comme l'araignée masquée ses pattes. Mais Rufus Tucru continue à écrire ses lettres d'amour au monde entier. Alors Lola se promiscuite à ses pieds, elle dessine des orages, des sabres, des mendiantes, des cacahuètes, des poêles à mazout, des autruches, des sardines, des pistolets, des coboyes, des millepattes, des danseuses nues… Etc.
(Dans un autre épisode, peut-être, on verra Lola déclose courir dans les bois. Ça ne pandémiquera plus. Les tomates pousseront des cris de joie, chanteront des chansons d'artiste. Rufus Tucru n'aura plus d'encre dans son stylo.)
•••
Note digestive.
On peut s'angoisser ou s'exaspérer du fait que les circonstances nous obligent à être ou faire ce que nous ne voulons pas être ou faire. Exaspérons-nous plutôt de ceux qui tellement veulent, veulent à l'encontre de toutes les circonstances, à l'encontre du hasard ivrogne, du réel idiot. C'est ceux-là, les hommes à tête de citrouille qui ont tué la Dame de Cœur et la Fée Caramel, ceux-là qui ont fait du monde ce lieu où ça pandémique implacablement, ce monde à qui on ne peut qu'écrire des lettres d'amour inespéré.
— C'est pas marrant ! dit Lola Lokidor.
— Je ne ris jamais avant le petit déjeuner (*), réplique Rufus Tucru.
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(*in "La huitième femme de Barbe Bleue", Ernst Lubitsch, 1938)

Philippe Caza, 2020 (Partagez si vous voulez, no ©)

D'après une première version publiée sur mon ancien blog en juin 2018
et une version LGBT publiée par le webzine Biche Fauve n° 1, octobre 2019

 Edward Hopper. Carolina morning.

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