dimanche 5 avril 2020

SUR LES CONFINS DU GROVID-19


« La Gorgone courait dans les nuées, dont les voiles semblaient mouler sa face. Et la foule, couleur d'incendie, s'entassait dans les embrasures en admirant l'âpre désolation de la terre sous la menace du ciel. » (Villiers de l'Isle-Adam.)
Kata-strophè : dans la tragédie grecque, c'est l'écriture de la dernière strophe : le dénouement final, la brisure. Quelque chose comme le krach ou le crash. Le Vésuve sur Pompéi. (Docu : les pompéiens se confinent dans leurs maisons, le visage dans un coussin, jusqu'à ce que l'épaisseur de la couche de lapili fasse leur toit s'écrouler sur eux. Suit la nuée ardente.)
Le dramatique, où il y a dialogue et solution, laisse la place au tragique.
Comme disait Gunther Anders, il est difficile de ne pas écrire une tragédie.
Comme disait Juvénal, il est difficile de ne pas écrire une satire.
« L'humour noir est […] par excellence l'ennemi mortel de la sentimentalité perpétuellement aux abois – la sentimentalité toujours sur fond bleu […] » (André Breton, Anthologie de l'humour noir.)
Comme disait Camus, il n'est plus temps de "refaire le monde" mais d'essayer d'empêcher que le monde ne se défasse.
Apocalypse ? Si le terme signifie révélation, que nous révèle celle en cours ? Ça nous en révèle tellement sur l'état du monde, sur la folie de notre mode de vie, qu'on ne sait plus quoi en faire. Que c'est même ça qui nous fait le plus peur. Pas la mort, mais l'insinuation mortelle ou l'émergence d'un "on ne peut pas continuer comme ça". Oui, mais alors "comment" ?
"Le jour d'après" on fera les comptes, comme dit Siné-Mensuel dans sa lettre-mail.
Au minimum, la situation incite mécaniquement au prêchi-prêcha.
Toute crise entraîne dans son sillage une crise de moraline, de moralisme punitif (on veut des coupables). Je me demande ce qui est le pire. (Quand on ne croit à aucune morale transcendante ou immanente, on ne pratique pas la vengeance, on peut adhérer seulement à la justice humaine, forme de morale décidée collectivement, pour un temps, pour un lieu.)
Liquidation totale avant fermeture définitive pour cause de faillite. (Euh… des soldes à – 50% suffiraient, non ?)
Processus global : la décomposition. Dé-composition : ce qui était "composé", c'est-à-dire attaché, relié par des rapports dynamiques, sera détaché, pillé et éparpillé en ses éléments : particules élémentaires. Déstructuration. Chacun chez soi. Game over.
Allégorie : L'Histoire contemple les ruines du présent, mais elle est entraînée, le dos tourné, vers l'avenir. Le Progrès, lui, a la face tournée vers l'avenir, mais ses yeux sont bandés. (Ouais…? Ce n'est qu'une allégorie…)
Certains disent que l'humanité "va dans le mur", d'autres qu'elle est "le dos au mur". Faudrait savoir. Dans l'impasse, en tout cas. Il serait temps d'explorer les déviations, les voies divergentes.
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Le masque et la plume (Le muscle et la palme. Le casque et l'enclume…)
Tout est devenu flou, comme chante la petite Angèle.
Ou d'une plasticité spongieuse, comme dit je ne sais pas qui.
Les hydro-alcooliques anonymes se réunissent à distance dans un silence de sanatorium.
Nous sommes entrés dans un monde sans contact, un monde halal où on ne se serre plus les mains entre hommes et femmes – entre autres. Et tout le monde en burka ! Un monde virtuel où l'écran (du smartofone ou de l'ordi) remplace la présence (provisoirement ou définitivement ?) Un monde de téléréalité : tous candidats de "La Villa", "Big Brother" ou Koh Lanta", enfermés sur une île, coupés du monde. Un monde ouaté, comme dans le film Her. Ou pâteux.
Le temps libre, à la fois cadeau et punition – qu'en faire ? Comme la retraite arrivée d'un coup, comme le chômage.
S'attendre à des dégâts collatéraux : divorces en série, violences et meurtres domestiques (home-micide), épidémie d'obésité (enfermé, que faire ? des petits plats devant la télé – et pas d'exercice… Sans oublier les méfaits du tabac : on s'ennuie, on fume.) Un baby-boom est possible aussi. Et une pollution au gel hydro-alcoolique et ses flacons de plastique.
Conseils de lecture de Guillaume Gallienne : À la recherche du temps perdu – ça doit bien tenir deux mois –, ou Ulysse de Joyce, qu'il avoue n'avoir réussi à lire que tout haut. (Si vous m'entendez, la nuit, clamer les aventures dublinoises de Stephen Dedalus, ne vous étonnez pas.) Sinon, de la poésie.
Et si vous vous ennuyez encore, passez tous les jours à l'heure d'été. Clac ! une heure de moins ! Raccourcissez chaque jour d'une heure et bientôt vous ne verrez plus le temps passer. (Un aveugle voit-il le temps passer ? Un sourd peut-il s'entendre avec son frère ? Un cul-de-jatte peut-il adhérer à "En Marche" ?

paru dans Psikopat 259

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