samedi 27 juin 2020

I will survive au déconfinement


« Du ciel des serpents se mirent à pleuvoir. »
(Richard Matheson. Fiction n° 204)
Une quarantaine de vautours me guettaient au coin de la rue, funèbres funambules.
Quand la nouvelle s'est répandue, les pendules se sont arrêtées, les oiseaux sont tombés du ciel et les étoiles se sont éteintes.
C'était le printemps d'avance. Le ciel était couvert de couillonovirus et le vent soufflait d'est. J'avais déposé mon enveloppe dans l'urne funéraire, accroché du linge sur l'étendoir (après en avoir chassé les hirondelles) et vidé mes épluchures au compost collectif. Le soir, j'avais revu The Big Lebowski qui est un des films que je ne peux pas m'empêcher de revoir quand il passe dans un coin de ma télé. Puis j'avais écouté/vu l'implacable Boléro de Ravel. Lui aussi je ne peux pas m'empêcher de le réécouter/revoir quand il passe dans le coin. Pourtant la chaîne Mezzo passe beaucoup trop souvent la marche funèbre de Chopin et des Requiem (quand c'est celui de Mozart, ça va).
Je suis descendu au rez-de-chaussée et là, le chat gisait sur le carrelage de la cuisine, haletant. Un oviducte translucide animé de spasmes déversait un à un des globes oculaires sur le pavement de briques jaunes. Tous les brûleurs de la cuisinière étaient en flamme, le four électrique pyrolysait et les grille-pain grillaient. Au salon, la télévision diffusait le Requiem de Mozart (encore !) en direct live (soi-disant) depuis le Festival de Lucerne. Sur Mezzo HD, un ouistiti suisse dansait le Lac des Signes à Neuchatel. Sur l'autre rive il y avait ses chiens.
— Au moins vous avez un chien qui ne remue pas la queue.
— Oui, c'est déjà ça. Il m'aide à faire pousser des cactus.
Dans le voisinage, un moteur aboyissait avec des rauquements agressifs – moto ou tronçonneuse ? Soudain il cessa. Soudain tout cessa, les gaz, les radiateurs et le Requiem au beau milieu du Dies Irae. L'obscurité était totale, le silence s'étalait, sable noir. Rêveurs en la douceur angevine, les anges hébétés et les bêtes à bon dieu se posaient de concert la question : l'homme existe-t-il ? Et moi je me demandais si j'allais élever des requins domestiques.
En pleine crise de magie ambulatoire et aléatoire, frappé à la fois de syncinésie et de synesthésie, je parlai à tâtons. Je butai sur un accord d'orque et m'étalai dans un fourmillement de bleu Klein. J'entendais la couleur de ma chemise, un salé grinçant. Ma voisine Lola Lokidor était toute carrée et fumait une soupe de langue entre les feux d'artifice des failles du piano. (En général, je n'ai pas peur des soupes.) (Ni des pianos.) Une rivière de soie chatoyante chantait à goût de vin blanc sec. Un venin de violon piétinait la lune sous les danseurs mondains. Les seins de Lola se faisaient écho l'un l'autre et puis là, bonheur ! sur l'herbe noire au bord de l'étang, en plein jour : le son puissant du chiffre 8. Je n'osais plus toucher une poignée de porte de peur qu'elle me fonde dans la main, ni un livre de peur qu'il se change en oiseau blanc, ni Lola de peur qu'elle se change en chèvre, ni allumer une bougie de peur qu'elle fleurisse carnivore.
It happens.
Tout ceci est peu vraisemblable. Comment est-ce possible ?
— Ce n'est pas possible, en fait.
So what…? Et donc…?
— Et donc rien. Ça arrive, c'est tout.


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