dimanche 1 novembre 2020

CIMETIÈRE

Je marche dans un vieux cimetière. J'aime bien. Les cimetières, c'est tranquille. Les habitants se tiennent coi et les pierres restent immobiles. Usées, les pierres, très vieilles. Ici, rien du XXe siècle avec ses marbres total kitsch. Ici, du calcaire ou du granit plus ou moins sculpté selon les traditions de symétrie, et corrodé par le temps. Et puis les cyprés. Immenses, qui font une ombre épaisse et froide. J'avance au hasard, sans aucun but : je ne connais personne ici. Je lis en passant quelques épitaphes sur les stèles. Rien de passionnant. J'enlève mes lunettes, ça me repose les yeux et ça me laisse dans un léger flou quelque peu planant.

À un moment, quand même, je rencontre quelqu'un. Une jeune fille en bas bleus assise sur une tombe et qui lit. Au son de mon pas sur le gravier, elle lève la tête. Je ne veux pas la déranger, je passe en lui adressant un vague signe de tête, comme je soulèverais mon chapeau si j'en portais un. Je continue donc le long de l'allée. Me voilà un peu gêné, maintenant. J'ai l'impression qu'elle me suit du regard. Ça n'a rien d'étonnant, elle se croyait seule, j'ai rompu son intimité. Je peux imaginer que la tombe sur laquelle elle est assise est importante, pour elle. Sa mère, peut-être. Je me rappelle qu'une certaine Mary Wollstonecraft Godwin, au XIXe siècle, adolescente, venait lire sur la tombe de sa mère qu'elle n'avait connue que onze jours. Pas connue, donc. Et que son amoureux Percy Bysshe Shelley venait la rejoindre là, au cimetière. Romantique en diable.

Maintenant, un peu plus loin, comme par hasard, je découvre un type assis sur une autre tombe. Il ne lit pas, lui, il écrit. Il porte les cheveux longs et une redingote.  Pourquoi pas une plume d'oie pour écrire, aussi ?! Il y a quelqu'un qui se fout de moi, par ici.

À ce moment là, l'obscurité tombe. Pas la nuit, non, l'obscurité. Comme si on avait coupé le courant. Qui ça "on" ? Je sais pas… Quelqu'un quelque part, Monsieur ou Madame EDF. Ou une centrale qui a sauté, un Boeing qui est tombé sur un transfo, un barrage qui a cédé, une éolienne qui s'est envolée. Bref, il fait noir. Maintenant, "Mary" ne peut plus rire [correction : lire. Rire, elle peut, si elle veut, même si le lieu s'y prête mal.] Et "Percy" ne peut plus écrire de poème romantique, sauf s'il a une bougie sur lui. Moi-même, comme j'étais en train de marcher tout droit je me prends le mur du fond en pleine face.

Bon. Je fais demi-tour et je repars dans l'autre sens. Je marche droit, le plus droit possible. Le son de mes pas sur le gravier de l'allée m'aide, mais c'est tout. J'ai dit que ce n'était pas la nuit, mais l'obscurité, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de zones plus ou moins sombres, de silhouettes des cyprès qui se détacheraient sur le ciel ni d'obscure clarté qui tomberait des étoiles. Il n'y a rien. Black-out absolu. Comme si j'étais soudain devenu aveugle. C'est peut-être ce qu'il s'est passé, en fait, non ? Si c'est le cas, Mary peut toujours lire (à mon insu) et Shelley écrire romantiquement.

Pourtant non. J'entends une voix féminine se plaindre « Que se passe-t-il ? Pourquoi fait-il si noir ? » etc. et une voix masculine proférer des « Fuck ! » Comme j'ai une bonne mémoire topographique et l'oreille sensible aux plaintes féminines, je repère la jeune fille à quelques mètres de moi. « Ne bougez pas d'où vous êtes, Mary, parlez-moi, je vous rejoins. » Elle obéit : « Je suis là… le suis là… je suis là… » Je me guide à sa voix et tout à coup, humpf ! je me heurte à quelque chose de tendre et parfumé qui, en effet, est là. « Est-ce vous, Percy ? », émet la chose tendre et parfumée. « Non… réponds-je… Je… Oh si, oui. » J'ai soudain eu l'idée de profiter de la situation, c'est mal, je sais, et je vais vite comprendre ma douleur, parce que, au loin, une voix masculine s'époumone avec l'accent « Mary, Mary, where are you ? » Et tout près (quasiment dans mes bras) la voix féminine qui sent bon fait « Vous n'êtes pas Percy ! Salaud ! ». Et je ne vais pas tarder à me prendre un coup d'escarpin dans le tibia ou de genou dans les couilles, quand, soudain, à ce moment précis, la lumière revient. Ouf.

Mais alors, c'est l'horreur. La chose qui sentait bon s'avère être la fiancée de Frankenstein (j'aurais dû m'en douter) et l'autre, masculine, est la créature elle-même, toute mal cousue et qui me serre le cou de ses doigts couturés mais puissants et qui ne sentent pas bon du tout.

Tout alentour, les tombes s'ouvrent.

Décidément, je ne devrais pas me promener dans les vieux cimetières sans lunettes un jour de Toussaint.

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PS : Ayant travaillé longuement sur Frankenstein et Mary Shelley pour une nouvelle parue tout récemment dans le n° 67 bis de Galaxies, "L'Homme du néant", je suis resté un peu obsédé par ces personnages et leur histoire…

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