mercredi 16 décembre 2020

En attendant la troisième vague (3)

Re-suite du blog de confinement du site du Chien à deux queues accompagnant l’anthologie « Anthropocène, mon amour ».

Dépuration

Je suis au cabinet quand soudain : « Plus de papier ! »

Ce matin, à 8 h 45, j'ai chié une pendule. (Raymond Queneau en avait avalé une, lui, et l’avait offerte aux Frères Jacques pour une chanson. Mais c'était peut-être moi, en fait…) Ce n'était pas une horloge comtoise, heureusement, seulement une pendule, boîtier en laiton, socle en marbre, cadran jauni à chiffres romains. C'est passé assez facilement.  Ce qui m'a étonné, c'est qu'elle était à l'heure : j'ai aussitôt vérifié à mon réveille-matin sur ma table de chevet, à ma montre toute neuve made in France, à mon téléphone en ligne, etc. Elle était même à l'heure d'été à laquelle nous étions passés depuis quelques décennies. Après ces vérifications je suis retourné aux chiottes. Deux chiens en régule sur socle de marbre ont suivi. J'avais une garniture de cheminée complète.

Un cadeau de mon cerveau second, celui des intestins récemment découvert par la science ?

Pourtant, on n'est pas forcé d'accepter tout ce qui nous est adressé d’une manière ou d’une autre, surtout en pleine confination. Par exemple, au courrier, dans une enveloppe, il y avait un chat. Le chat ne m'aimait pas. J'ai essayé de le vendre aux puces, mais elles n'en ont pas voulu. Je l'ai foutu par la fenêtre du 5e. Il est retombé sur ses pattes et se les est cassées toutes les quatre. Au matin, les éboueurs l'ont ramassé. (Merci aux éboueurs qui font partie des "invisibles" qui restent au boulot.)

Ma chambre est toute embouquinée. (Comment en suis-je arrivé là ?) Je reste assis dans un piège face à la bibliothèque, l'air de rien, mais tous mes neurones mobilisés. (Piège ? La faute de frappe a encore frappé, dirait-on. Pourtant tout siège est bel et bien un piège, surtout quand il s'agit de s’en extraire.) Quand les livres commencent à sortir de leur contexte, je suis prêt. Ils attaquent par petits groupes. Je brandis mon coupe-papier et je n'en épargne aucun. La bataille dure trois heures.

Puis je décide de finir la soirée dans la resserre à légumes. J'emporte mon coupe-choux.

 


 

 

jeudi 10 décembre 2020

En attendant la troisième vague - 2

 

Suite du blog de confinement sur le site du Chien à deux queues pour accompagner l’anthologie Anthropocène, mon amour.

(5 avril 2020)

 

Le monde au balcon

Assis sur mon balcon entre deux poules d'eau révolutionnaires dépoilées (un cadeau de l'évêque de Marmande), j'allume un cigare, je tire trois bouffées et je le jette, à peine entamé, par dessus le bastingage. J'entends un cri. Me penchant prudemment, je constate qu'il a mis le feu au chapeau de Dolorès Quartefigue, la diva du rivage. Mais que fait-elle dehors, par ce temps de chien (à 2 q) ?

D'en bas, elle me crie :

On a enterré mon grand-père. Enfin… D'abord on l'a enterré, puis, pour mettre toute la famille d'accord, on l'a déterré et on l'a fait incinérer. Comme la tombe était encore ouverte, on y a répandu ses cendres. Et maintenant mon chapeau brûle !

— Désolé, mes condoléances, lui réponds-je du haut de mon balcon.

Je décide d'arrêter le cigare. Mais ma cigarette électronique a des fuites. J'appelle un plombier-chauffagiste. Il me transfère à un marin-pêcheur informaticien. Qui appelle sa dépanneuse Georgette. Elle refuse d'intervenir pour cause de confinement (mais qu'est-ce qu'ils ont tous, avec leur confinement ?)

J'allume la télé. C'est un débat sur ABC+ via Skype.

A est spiritualiste. Il croit à des tas de trucs improbables : l'esprit, les esprits, la transcendance, Platon, Dieu, les anges, une vie post-mortem, l’au-delà, le paradis, l'enfer, l'amour, le péché… Il est super angoissé.

B est matérialiste. Il s'ennuie un peu mais il boit des coups en terrasse avec des amis. Du moins c'est ce qu'il faisait avant les attentats des terrasses à la kalachnikov et le confinement qui s'ensuivit. Ça ne s'est pas arrangé depuis.

C est nihiliste. Ou nihil tout court : il est mort, étouffé par son masque. 

 


 

samedi 5 décembre 2020

En attendant la troisième vague…

Pendant le premier confinement, l’éditeur « Le Chien à deux queues » avait ouvert un blog sur son site pour que ses auteurs y tiennent une sorte de journal de confinement, chacun à sa manière.

Ceci pour accompagner la sortie du recueil de nouvelles (collectif ou anthologie) « Anthropocène, mon amour », 12 nouvelles de avant-pendant-après l’effondrement… vous savez, la grande bistouille en cours.

Pour ma part, participant à ce recueil, je participai aussi au blog en question avec des textes très courts qui ne sont pas vraiment un journal et qui ne touchaient que de très très loin mon vécu de confiné. Un dizaine publiés, et des réserves. Et comme nous sommes dans un deuxième plus ou moins confinement en cours, c’est l’occasion de donner une nouvelle vie à ces déconnages légèrement paranoïdes… et sans doute des suites.

Murmures dans des chambres lointaines

J'ai volé la clé de la prison. On m'a arrêté pour vol. On m'a mis en prison. J'aimais bien mais je n'y suis pas resté  : j'avais la clé. J'ai préféré m'enfermer chez moi.

Je mets de l'ordre. J'avais un tableau qui traînait, une peinture silencieuse. Je l'ai mis dans un cadre et je j'ai accroché au mur. Le cadre est resté accroché, le tableau est tombé. Je l'ai brûlé : un tableau qui ne tient pas au mur ne mérite pas de vivre.

Il y a des gens qui prient face à un mur et y insèrent des messages à leur dieu. Il y a des gens qui passent à travers les murs pour voir ce que font les voisins quand ils sont tout nus. Moi, c'est plutôt pour voir dans les murs : passer la tête dans le mur pour voir les poissons volants, entrer dans le plancher pour frayer avec les baleines, et plus bas, sous la chape de béton, discuter avec les squelettes enracinés.

Pour me changer les idées, de temps en temps, je regarde par le trou de la serrure.

Je vois un œil.

Ou bien je vais à la fenêtre, j'observe le parking. On a oublié un bébé dans la voiture en plein soleil. Il a explosé.

Au bout du parking, j'aperçois la dernière cabine téléphonique avant la fin du monde. Ma voisine obèse Clafounette Devisu s'y confine à grand peine. Depuis qu'on lui avait supprimé son téléphone portable pour cause de micro-ondes néfastes, elle vivait dans la cabine en question. Mais elle n'a pas d'attestation purgatoire sur elle – comment rentrer à la maison ? Les passants lui jettent des pièces (les petites pièces rouges de 1 ou 2 cts).

Une autre fois, je parlerai des chiens (peut-être).

(29 mars 2020)

 

Les dessins proviennent d’époques précédentes, quelques inédits et des publications dans Barricade, Zélium ou Psikopat.