mercredi 27 janvier 2021

En attendant la troisième vague (6)

 Sortir ?

Les rues semblent vidées de leurs sens, les doubles comme les interdits. Les passants dérogatoires vont la tête basse, comme à la messe, comptant leurs pieds, poètes renfrognés. S'ils parlent, c'est balbutiant de cordes vocales flasques. Masqués comme pour un hold-up, ou pour se défendre contre ce soudain apport d'oxygène anxiogène. Le masque, c'est comme le gilet jaune vanté en son temps par Karl Lagerfeld. C'est moche mais ça peut sauver des vies, paraît-il. Soudain, au milieu du boulevard, une femme court – à la manière cliché d'une danseuse classique. Mais on ne peut pas douter qu'elle soit de la classe des mammifères, contrairement aux vraies danseuses classiques qui sont plutôt à coutures plates, en général.

Et sortir pas masqué, ça peut être pire : la police tire à vue. Ah ! Ces fous de passants qui errent dans la rue sans masque.

Dehors, je tombe en Désuétude. Drôle de pays. Espace désérotique. Tout est vieux, ici, obsolète, presqu'oublié. Même les vieux ont l'air plus vieux qu'ailleurs. Il n'y a là que des gens qui ne laissent pas de trace. D'autres marchent à pas lourds pour rejoindre, gourds, le cimetière des éléphants.

Dans le parc, des visages émergent à peine du sol. Faut faire gaffe de pas marcher dessus. Ce sont des suricates, m'explique-t-on, ils s'enterrent debout. Certains ne laissent même pas dépasser le visage, ils ont un petit tuyau pour respirer. Les gamins, quand ils les repèrent, pissent dedans. Les enfants sont cruels.

Non loin, dans le bois, est un margouillis peuplé d'une crapaudaille de batraciens qui déteignent au lavage. Chaque fois qu'ils se baignent, ils ressortent blancs et il leur faut une heure ou deux au soleil pour reprendre leur belle teinte vert-de-gris, leurs belles pustules couleur de viande gâtée et leurs yeux farouches.

Et puis il y a cet oiseau qui plane immobile juste au dessus de moi. Un oiseau ? Quelque chose comme un ange, plutôt. Un être féminin, nu, corps blanc sous ses ailes plumeuses, ses seins gonflés en deux poires tête en bas, tendues vers moi, son ventre imberbe. Et son lait qui coule dans mes yeux et son sang dans ma bouche. Pourvu qu'il ne fasse pas ses besoins sur moi comme un vulgaire pigeon.

Quelqu'un m'appelle d'une voix sincèrement dépourvue d'émotion, une voix éparpillée dans l'air, semblant venir d'un nuage de pluie suivant un sentier. Une voix venue de nulle. (De Nulle ? Est-ce un lieu ? Est-ce une coupure inopinée de nulle part ?) Mais ajustée, la voix, accommodée au paysage, emboîtée aux ruines voisines. Des ruines autrement inexpressives.

J'ai été malade sur la voie publique. On m'a arrêté et enfermé à la Santé. J’en suis ressorti guéri.

Pour finir, ils m’ont posé un collier électrique qui m’envoie une décharge quand (par inadvertance) j’essaie de sortir.

 


 

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