samedi 6 mars 2021

En attendant la troisième vague (8)

 

Bas les masques !

(Ceci n’est pas une manifestation anti-masque, juste une déconnade de blog.)

C'est emmerdant cette histoire de masque obligatoire. Si encore on était masqué façon Zorro ou Le Spirit, on pourrait se prendre pour des super-héros justiciers. Non, nous voilà tous réduits à l'état de hors-la-loi du far-west (outlaw). Alors qu'on a fait des pieds et des mains pour interdire la burka. Et alors qu'on a fait d'énormes progrès dans les logiciels de reconnaissance faciale. C'était bien la peine !

Le déconfinement a été promulgué par une de ces ordonnances dont notre médecin-gardien-chef est coutumier. Mais ils ne m'auront pas ! Je reste chez moi. Je n'irai pas traîner aux terrasses des cafés (chauffées) où on a trop de risques de se prendre une rafale de Kalash ou une chute de flèche de Notre-Dame.

Et partout dehors, jetés, ces coudes où on s'est mouché consciencieusement, ces masques dans le caniveau, à vau-l'eau, avec les mégots…

Les masques ! Les gens se sont débarrassés de la moitié de leur visage. Ils ne présentent plus que des surfaces nues, neutres. Plus de bouche, plus de nez. Deux yeux dans une face de gélatine. Disparition fantomatique.

Je ne sortirai pas.

Je surveille le palier. En collant mon oreille à la cloison mitoyenne, je perçois que mon voisin n'est pas seul. Je crois qu'il reçoit des paranoïaques. Il est coiffé en brosse et il vit sous le seuil de pauvreté. Les gens qu'il reçoit s'essuient les pieds sur sa tête avant d'entrer. (Une réunion d'hydroalcooliques anonymes ?)

Une inconnue squatte l’escalier d’incendie. Debout dans une robe décousue, elle tient des propos de même. J'ai peur qu'elle touche la poignée de ma porte dûment aseptisée. J'adresse un clin d'œil à la porte qui émet un pet soporifique en retour.

Dehors, un chien aboie.

En regardant par la fenêtre je vois que pourtant c'est presque le printemps. Le sol est aussi convivial que possible. L'herbe s'efforce de sortir de terre et les arbres de s'embourgeoiser.

Vers 3 heures du matin, je sors vérifier que tout est toujours là. Vêtu d'un jogging blanc, j'ai tout d'un fantôme (mais il est vrai qu'à cette heure-là je ne suis pas grand chose de plus qu'un fantôme). Tout est en place, les fleurs dans leurs bacs, le banc municipal sur la circulade, le micocoulier, même le merle sur sa branche. Tout est prêt à redémarrer dès que le soleil se dressera sur ses ergots.

J'en profite pour fertiliser la campagne avec tout un tas de bactéries anaérobies.

« Comme je me promenais à une heure tardive dans cette allée bordée d'arbres, une châtaigne tomba à mes pieds. Le bruit qu'elle fit en éclatant, l'écho qu'il suscita en moi, et un saisissement hors de proportion avec cet incident infime, me plongèrent dans le miracle, dans l'ébriété du définitif, comme s'il n'y avait plus de questions, rien que des réponses. J'étais ivre de mille évidences inattendues, dont je ne savais que faire…

C'est ainsi que je faillis toucher au suprême. Mais je crus préférable de continuer ma promenade. » (Emil Cioran. "De l'inconvénient d'être né".)

Pour rentrer chez moi, je frappe à ma porte. Personne ne répond, c'est normal puisque je suis dehors. Mais quand même, c'est rassurant.