jeudi 6 mai 2021

LES 7 NAINS ET BLANCHE-NEIGE

 Pour ceux qui s'affolent de l'autocensure pratiquée par la maison Disney sur ses propres films ou les exigences de censure pratiquées par la culture woke, cancel, etc, une petite nouvelle gourmande.

LE FESTIN NAIN

 

tu lèches la chair du fruit et à l'intérieur il y a le mystère

(Tristan Tzara, "L'Homme approximatif".)

 

Jusqu'ici, les Sept Nains de la Forêt Maudite, barbes et gros bonnets compris, menaient une vie aussi acétique que du vinaire (mais balsamique, quand même). Pourtant, quand ils entrèrent chez leur voisine Blanche-Neige pour lui emprunter de l'huile d'olive, ils oublièrent toutes leurs bonnes résolutions diététiques.

— Bienvenue dans mon assiette, leur dit-elle.

Ils découvrirent immédiatement que l'assiette, c'était elle.

Elle était étendue sur le ventre et sur la moquette de sa cabane dans le plus simple appareil, comme on dit. (On dit aussi in naturalibus et bien d'autres expressions encore : à poil, sans voiles, déplumée, déshabillée, dévêtue, dénudée, en costume d'Adam – d'Ève, en l'occurrence –, et la plus simple et la plus pure : nue.)

Ça tombait bien : les Nains étaient gymnophiles, c'est-à-dire fétichistes de la nudité. Surtout Timide.

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Pourtant, d'une certaine manière, quelque chose l'habillait de haut en bas, la Blanche-Neige : elle était tatouée de haut en bas. Et pas de n'importe quoi comme des dragons chinois, des têtes de mort mexicaines ou des cœurs percés d'une flèche et soulignés d'un « Popa je t'aime ». Non, elle était tatouée de fruits et légumes – et bien plus de cinq ! Elle était tout entière crue, tout entière végétale, vêtue d'une salade composée aux couleurs douces, habillée d'herbacées potagères : le pourpier rampait sur sa peau, les scaroles aux grandes feuilles lui dessinaient des bottes d'au moins sept lieues, les tranches de tomates ornaient ses flancs fuselés et une ribambelle de rondelles de concombres ses bras blancs. Ses mains étaient baguées d'herbes aromatiques, de chicorée sauvage ou de pissenlit, et partout sur son dos, tout au long de son adorable épine dorsale, s'éparpillaient côtes de blette, haricots verts surfins, petits pois dans leur cosse, pois gourmands, lamelles de betteraves rouges finement effilées, rondelles de carottes, et tous les choux possibles : verts, rouges, frisés…

Aussi, aussitôt, les Nains eurent la vinaigrette qui monte au nez, surtout Grincheux, sourd comme un ventre affamé. Pris d'hypoxémie lubrique, ils se métamorphosèrent en un septuor d'herbivores rêveurs. Ils s'approchèrent – à quatre pattes évidemment… Ne sachant par où commencer, ils se répartirent tout autour du corps blanc si appétissant pour se partager les feuilles de choux des fesses, les magnifiques romanesco des omoplates, les radis des talons, les orteils vernis feuilles de menthe.

Eux qui jusqu'ici ne la connaissaient ni des lèvres ni des dents et la respectaient comme une déesse, ils se lancèrent à l'assaut gustatif de toute sa personne sacrée. Prof entreprit de brouter la touffe chicorée frisée des cheveux de la belle. Sous ce buisson, elle avait le crâne lisse comme un œuf d'autruche fraîchement pondu. — Je le mangerais bien à la coque, se disait-il en tapinois. Les autres caressaient de leurs langues toute la surface dermato-picturale de son dos, nuque céleri, lombaires et flancs raiponce, cuisses romaines. Et le cresson de la fontaine de ses fesses…

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Quand ils ont fini le dos, Blanche-Neige se retourne.

Et tous les fruits de l'été leur sautent aux yeux, éblouissants, vermeils. Sur les échalas des côtes, escalade gourmande, et dans l'entre-deux-seins, jusqu'à la gorge chaude, grimpent les grappes de pampre, grains de raisin noir ou doré… et le si beau red globe, plus rose que rouge, translucide et craquant sous leurs dents sans scrupules, grains un à un, et leurs pépins enchantés.

Sous la multiple caresse, la peau hésite, d'abord défendant ses fruits exquis, puis les abandonnant à leur pourlèche, et avec eux leurs aromates, safran et cinnamome. Encore plus éperdus qu'ils ne l'étaient sur son dos, explorateurs arboricoles d'une géante illustrée, ne sachant plus où donner de la bouche, ils hésitent eux aussi, partant et revenant, spirale, ils grappillent, cueillent et croquent.

Dormeur se perd un instant sous l'ombrage fondant des aisselles poussées d'airelles, puis il se laisse glisser… et le ventre meringué, tapisserie de fruits exotiques, s'offre à sa bouche. Il baise de toutes ses lèvres citron vert et kiwi, goyave et papaye, ananas et carambole étoilée. Les autres lèchent de toutes leurs langues lychees, grenade et mangue, sans dire un mot, mais en chantant dans leur tête à la joie – surtout Joyeux.

Ils cueillent ses oreilles déguisées en tranches de pommes, sa bouche fraise, le creux exquis de ses coudes mirabelles, ses narines groseilles, son nez poirette impertinente, ses cuisses nectarines, ses hanches à l'ample ouverture couvertes de cercles d'orange confite, mousseuses de pamplemousses.

Enfin ses seins incessants, peints de pêches roses et doux comme elles, gâteaux jumeaux crémeux – sur chacun sa griotte prête à grignoter… Entre la cerise et le gâteau, il ne faut pas mettre le doigt, dit-on… Atchoum y met la langue et des dents délicates, puis éternue, bien sûr. Comme il connaît ses seins il les honore ainsi que des saint-honorés, sainte paire. Mazophile qu'il est, il ne sait plus auquel se dévouer. La banane lui monte au nez. Il éternue encore. Tous, agrippés aux nénés-gâteaux onctueux, ils ont depuis longtemps perdu le nord et l'ouest.

C'est Simplet qui finira tout en bas de son ventre, dégustant longuement son vin avec son lait dans la coupe arrondie du nombril – ô délice. Puis plus bas, aveuglé, c'est lui qui plongera nez et bouche dans la touffe onctueuse du pubis, buisson ardent de kaki finement râpé en mousse rousse au parfum balsamique, comme cherchant une anguille dans une motte de beurre… La brousse abrite la source où pousse le fruit d'or du jardin – Éden ou Hespérides… le fruit fendu… dessert mi-figue mi-raisin, juteux comme la poire mouille-bouche, acidulé léger comme la mandarine… le fruit de la passion qui désaltère toutes les soifs.

Tendre est la nuit de gingembre confit.

Au matin, sur la peau vierge de Blanche-Neige, de tatoos plus de traces – et les Nains replets ont la langue bleue.

 

Philippe Caza, 03 / 2020

 


 

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